Découvrez l'univers des mots de Philippe Abril

Plongez dans les pensées et les histoires qui enrichissent l'œuvre de Philippe Abril. Cette section est un espace dédié aux mots, où la peinture rencontre la poésie et la narration. Laissez-vous porter par un petit roman, un abécédaire d'artiste et quelques poèmes.

Manifeste - Ressac

I - Le Livre du Sang et du Sel
Un jour, je briserai les scellés du verbe.
J’écrirai ce grimoire qui palpite sous ma peau depuis les premiers âges
de la Terre. Ce sera l’inventaire des crimes muets et des miracles enfouis
dans l’Inconscient du monde. Un froid d’ammoniac fige les ongles de
l’espèce avant le grand saut dans le gouffre. Mais je ne renoncerai pas.
Ma curiosité est un rapace ; ta bouche sur le cahier blanc cherche la
vérité de trois taches rouges, la trinité du sang et de la foudre. Regarde :
sur la grève de silice, un cercueil d’illusions balancé par le ressac. Vous
qui ricanez sous vos masques de plâtre, comprenez que ceci n’est pas
une fin. C’est le battement primordial. Le cri viscéral de la bête qui veut
sentir. Sous le sable noirci, une truite orange amère - l’anima électrique -
file à travers les ruines d’une cité géométrique.
La femme-étincelle, hologramme vêtue de papier crépon lance trois
métaphores à l’univers puis trahit son secret avant de disparaitre. Le
bois turquoise coule vers le limon d’origine, c’est son obligé karmique.
Demain, la mer s’aventurera hors de son lit, et nous serons là

II. L’Ardoise et le Diaphragme
L’Homme a griffonné son chaos sur l’écorce terrestre. La vieille Europe
s’est cadenassée dans sa morgue, rêvant d’un âge d’or qui n’est qu’un
mirage de sel, un désastre de conquête et de génocides. C’est le temps de
l’épilogue géologique. Depuis trente ans, à l’heure où l’ombre s’allonge
comme un thé noir, la plume fore la banquise. La plume est un scalpel
sur la neige du papier, théâtre de l’image, espace sacré du typographe.
L’oeil de l’enfant règle le diaphragme de l’univers, figeant le
temps en pointillés de lumière. Arrêter la conscience. Étrangler le
Logos bourgeois pour libérer l’émotion brute, le magma retrouvé.
Le retour au pays natal est une imposture. L’image collée sur
l’invisible s’appelle la nuit. Écoutez le bruit terrible des clés sans
serrures : on a muré les fenêtres de la cabane secrète. Le voyageur
authentique n’a pas de patrie ; il habite le paradoxe, souverain au
ciel comme au fond du puits. Quelqu’un serre le grand pont de l’île.
Vous aimez le rouge et le noir ? Un brin d’indigo aussi ? Alors, venez.


III. L’Insurrection des Couleurs
Crachez vos Égypte de papier ! Manifestez avec vos viscères, peintres,
poètes, ouvriers du désespoir, ingénieurs des cages dorées. Brisez les
gouvernements de la coutume. Nous exigeons la grande volute, la teinte
musicale qui déchire le tympan des tyrans. Derrière la petite église à
Mareuil-sur-Arnon, j’ai vu l’envers du décor : le monde ancien s’écroule
et nous refusons d’en hériter. Voici l’homme à tête de bois et coeur de
faucon, le menuisier aimable, sans fatigue qui rabote l’infini. Des hivers
sans fin ont bétonné nos yeux. Mais il est entré sans frapper, brisant le
rêve de ses trente ans. Prends cette clé de foudre et retiens ceci : la porte
n’existe pas.
L’homme au costume bleu électrique dans le métro, s’est retourné dans un
mouvement de danseur étoile et il a dit : « Gens des villes, pigeons joyeux
sur le pavé de l’aube toujours remise à demain, entrez en vous comme
bernard-l’hermite, tenez des propos sereins à votre ombre, et laissezvous
gagner par l’ivresse du monde infini à l’intérieur. » Je regardais le
prophète du métro et notais qu’il avait le visage du roi Hammurabi, un
visage familier, détouré de la frise du temps.
Le talent est un rire métaphysique. Notre seule mission est d’accepter
l’enthousiasme qui déconstruit le réel pour en libérer la beauté
convulsive. Du ciel immuable sortent des oiseaux moqueurs faits de
kaolin et de fumée. Nous butinerons l’infini polychrome, le bagage léger
comme une flûte de berger, l’âme soudée au grand Tout. Plutôt le risque
et le corail que la gamelle des chiens soumis ! Nous irons polir les étoiles
à l’aube, au son de mots inouïs gainés de rosée en bas de soie.


IV. Les Signes du Sphinx
À New York, le télégramme de l’éther m’annonce la naissance de Julie.
Une étincelle de chair dans la géométrie de fer et de verre. Symbole
absolu : au Guggenheim, les ombres de l’art s’organisent pour 2112.
Je suis vide et plein, passager clandestin de mon propre corps.
Des fulgurances de couleurs, voisinages prodigieux, épisodiques,
transitoires. Onaha, fleur de terre rouge, ton visage est gravé dans ma
galaxie personnelle. Des neutrinos solaires traversent ma carcasse
de craie. Dans dix mille ans, mes os blancs se souviendront de ton
rire, suspendu entre la constellation de la Lionne et celle d’Orion.
Tu es mon berceau archétypal. Au carrefour de La Prée, le temps s’est
figé en un noeud de ferraille. Centimètre par centimètre, l’angoisse
monte. Devant ma porte, dix silhouettes d’ébène en habits de fête
m’attendent.
Des cris stridents déchirent le ciel berrichon. L’interprète parle : la
princesse Simana Ponghol a rêvé de moi dans sa case de paille. Le destin
des tribus exige cette rencontre. L’art des origines n’a pas de prix, il est le
cordon ombilical entre le visible et l’invisible, une partition lunaire où
chaque geste est un dogme harmonieux.


V. La Route de la Lune Dakar
Une gifle de feu, des gerbes de plasma. La passerelle de l’avion est
un pont jeté dans la gorge d’un dieu volcanique. Le souffle immobile
d’un four primordial m’accueille. Un chant de silex cristallin, des voix
reconnues entortillées en moi depuis quelques milliers de siècles.
Poussière rouge, bâtons de siwak entre les dents, révélation des origines
et le supplice sonore des mouches noires aux langues chitineuses en
grappes bourdonnantes.


VI. Carte postale perdue en chemin :
Venise. On peut cracher sur la lagune saumâtre et fuir les hordes de
touristes aveugles. Mais on n’a pas le choix. La cité des Doges est un rêve
imposé à la pierre. Les coupoles multicolores et les vaporettos naviguent
sur la route de la Lune. Nous marchons dans ce chef d’oeuvre de l’élégance
absolue. Les gondoles sont des lances d’encre noire plantées dans le flanc
d’une lagune en transe. L’eau n’est pas de l’eau, c’est un miroir liquide
où les masques se décrochent du visage des vivants pour aller habiller
les algues. À chaque marée, la Place Saint-Marc devient le tambour d’un
océan insomniaque ; les pigeons y sont des éclats de silex volant vers
un soleil de cuivre rouge. Le voyageur n’avance pas, il est aspiré par la
géométrie hallucinée des ruelles où l’ombre a la consistance du pain
frais. Les palais, ces grands squelettes de dentelle et de sel s’accouplent
avec le brouillard du matin pour donner naissance à des chimères
d’orichalque. Tout est urgence et éternité soudée. Venise est l’enclume
où le jour et la nuit se fracassent pour forger la seule liberté qui vaille
: celle de se perdre magnifiquement dans le labyrinthe d’un ressac
éternel, une rose de fer entre les dents. Ma peinture est une alchimie de
l’instant. Je bâtis sur l’écume des jours, je cuisine le miracle quotidien.
Ce que je gagne ? Le droit de danser sur la crête de mes songes. La vie
est un mystère total, une noblesse qu’aucune église ne saurait baptiser.
Je suis le clown sacré, je suis l’Anima, je suis le pain de l’esprit. Le
paradis n’est pas un désert de silence ; c’est le lieu où le divin navigue
sans boussole, libre, infiniment libre, au son d’instruments de musique
délicats. La vie est une éruption permanente : elle ne ressemble jamais à
ce que l’on croit en voir.
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L’ordre du Monde
Serait-il possible que le moindre rêve, même le plus absurde, ne soit
jamais perdu pour l’univers, qu’il demeure suspendu comme une luciole
dans la nuit cosmique, qu’aucune parole - de la plus sublime à la plus
noire - ne cesse de tourner, de vibrer, de s’enfoncer dans la grande eau
profonde où les mythes se nourrissent ? Serait-il possible que la moindre
pensée, même le plus absurde, ne soit jamais perdu pour l’univers ?
Qu’elle demeure suspendue comme une goutte de sang dans la gorge du
temps, une braise qui refuse de mourir, un éclat de nuit cherchant encore
sa forme. Les mots tendres et les insultes tournent sans fin, comme des
oiseaux noirs dans le ciel intérieur, comme des astres blessés qui vibrent
de leur propre lumière ou de leur propre ombre. Rien ne se perd. Tout
s’enfonce dans la grande matrice où les mythes respirent. Chaque mot,
une graine de feu. Chaque murmure, un éclat de météorite qui cherche
encore sa trajectoire dans l’infini.
C’est une fille qui dresse des listes. Elle classe le monde comme on
déplie une carte secrète, une carte où les choses portent encore leur
nom primordial. Courses, nuages, animaux, types, genres. Elle écrit
l’étoile de mer commune comme si elle invoquait un totem marin :
Règne : animal - embranchement : Échinodermes — classe : Astéries —
ordre : Forcipulatida — famille : Asteriidae - genre : Asterias - espèce :
sterias rubens. Puis elle note : Le chat, et soudain l’ombre féline glisse
entre les lignes : Règne : animal - embranchement : Chordés - classe :
mammifères - ordre : Carnivores - famille : Felidae - genre : Felis - espèce
: Felis sylvestris - sous-espèce : Felis sylvestris catus.

 

 

Elle classe tout :

peignes, brosses, arbres, bêtes, minéraux. Et les objets, soumis à cette
rigueur tendre, deviennent autres. Les mots se déshabillent, se mettent
à trembler, à respirer. Ils deviennent des pierres chaudes, des insectes
dorés, des fragments de ciel. Ils deviennent des êtres.

Toponymie

Campeyrigoux, Malabouisse, Saint-Sébastien d’Aigrefeuille, La Frigoule,
Cabanis, Carnoulès, Les Puechs, Blateiras. Ces noms de lieux-dits sont
des portes. Ils ouvrent les sens comme on entrouvre une ruine sacrée.
Ils sentent la broussaille, la pierre à fusil, le calcaire, le Gardon qui
chuchote avec les feuilles. Ils portent des secrets indéchiffrables, des
équations de vent et de lumière que personne ne résoudra jamais.
Partition primordiale. Horizon lunaire. Le verbe structure le monde
humain comme une digue fragile contre les marées du réel. Il protège,
mais il enferme. Il rend étanche aux couches subtiles de la nature
créatrice, aux murmures des archétypes qui veulent remonter du
fond. Équilibre précaire entre le foisonnement sauvage et la rigidité
des concepts. Tortures mentales. Écartèlement. Les codes sont trop
différents, les énigmes trop vastes. La peur du bazar, du chaos, du vivant.
Alors qu’il suffirait de laisser venir, de guetter, d’observer la force d’une
pâquerette ou d’un pissenlit qui fend le béton pour atteindre la lumière.
Une fleur qui perce le goudron est un mandala. Une preuve que l’âme du
monde insiste. Je suis la route de la Lune. Elle monte dans le ciel depuis
quelques jours, et chaque aube la décale un peu plus vers mon épaule
gauche. Elle marche avec moi. Elle me surveille. Elle me rêve.
Promenade, un dimanche après-midi d’enfance, au cimetière. Le préposé
à l’entretien des tombes s’appelle Bouniol. Pas monsieur, juste Bouniol.
Son nom et son métier ne font qu’un. Un Bouniol s’occupe des morts.
Il est rejeté à la marge de l’imaginaire enfantin comme un personnage
de conte sombre, terrifiant. Les moineaux se querellent entre les dalles
froides, disputent un territoire minuscule, une place au paradis peutêtre.
Leur agitation est une prière sans mots.

La peinture est simple : bâtir une oeuvre faite de sentiments puisés
dans la vie. Naviguer sur les eaux changeantes du présent. Accepter
les édifices fragiles qui viennent au regard. Voir. Puis tout s’estompe.
Travailler dur, cuisiner, éplucher le réel, produire grâce à la
substance miraculeuse du quotidien. Danser sur la vie au-delà des
rêves. La vie est un mystère total, un miracle permanent, un paysage
mouvant. Les jours de mélancolie abordent la modestie d’une vérité
infranchissable : une falaise de craie blanche, invisible, définitive.
Un secret qu’aucune religion n’éclaire avec noblesse.
Tel est le hic : Je est un autre et quand il rêve ce Je sans âge que rien
ne surprend, celui qui n’a aucun commerce avec le temps, les heures,
les incarnations enfilées comme des perles sur la guirlande du temps
illusion.
Être le clown, l’âme, l’âne de la classe. Le pain quotidien et la lame du
couteau. Le paradis est un endroit radieux, délicieux, pas silencieux
du tout. Le divin navigue libre, sans équivalent, avec ses instruments
délicats. On se fait tout un monde de l’au-delà alors qu’il est partout,
imbriqué dans la routine. On ne le sent pas. Il est l’arc-en-ciel qui nous
peint ou nous dépeint. C’est pareil. La vie est tellement créatrice qu’elle
n’est jamais ce que l’on croit. Elle est un rêve qui rêve encore. Elle est un
songe, un souffle qui se retourne pour se regarder naître, un nuage de
paillettes sur un mur gris.


I. La Noces des Éléments
Le tambour tance le basalte : ma vibration est couleur. Chaque percussion
transfigure l’espace et coule un glacis de cuivre sur la chevelure de
l’étoile. Puis éclate ce bleu abyssal, tranché d’ocre et d’ombre violacée
là où la dalle fraîche asphaltée donne accès au Saint des Saints. Le Père
s’éveille, hiératique, réconcilié avec son ombre et l’érosion du Temps.
La Plénitude s’infiltre par les ornières de ses yeux — elle est la grâce
du Soi, un tison sacré qui tempère le brasier du Soleil. L’angoisse n’est
plus qu’une exuvie, la dépouille d’un serpent mâtiné d’oubli. La main
effleure l’écorce aux mille écailles du vieux châtaignier, scelle le pacte
du sensible : une alliance secrète avec la pulsation du Monde.


II. L’Écho des Origines
Parfois, dans le silence de la demeure devenue poumon, monte
une polyphonie oubliée - des choeurs de femmes martelés sur des
cordes d’or, à la lisière du Moyen Âge et des sortilèges baroques. Le
vieux assis à sa table de cuisine, veille devant l’assiette désertée.
Il sourit. Un souvenir lui revient... Dans sa jeunesse il avait croisé
Jésus Christ dans une rue d’Anduze, il n’osa l’aborder, son coeur
bondissait giclant un rose tendre à l’inspir et un vert printemps
à l’expir, le crâne vibrant à une fréquence folle, superlumineuse.
Rentré chez lui il réalisa que c’était David Gilmour en vacances.
Les deux visages s’étaient superposés avec une telle précision, que le
doute ne serait jamais tout à fait évacué.
Seul le péricarpe d’une mandarine dans l’assiette ravive le
parfum des paradis perdus. Aucune amertume sous la voûte
crânienne : la brume des questions ancestrales se dissout dans la
foudre du grand passage. Tout s’ordonne autour des cinq lettres
d’un mot usé jusqu’à la corde, Alpha et Oméga du mystère :
A-M-O-U-R.


III. La Cartographie de l’Athanor
Une carte d’état-major spectrale recouvre les points cardinaux de son
existence ; l’encre est effacée, ne laissant que squelettes et fantômes.
Longtemps il aura cherché le foyer, l’origine de la lumière. Il a arpenté
la toile vierge, dompté la guerre des pigments, ces fluides cathartiques
capables d’élever une échelle de Jacob jusqu’à la ceinture de Jupiter.
S’abandonner à la peinture, c’est subir l’onde des teintes en convulsion.
Soudain, un détail pivote : le mécanisme scellé d’un roc millénaire
s’enclenche par la seule force de l’inconscient. L’Enfant divin resurgit,
lanterne au poing, prêt pour l’initiation. Parfois, le visage d’un Animus
ou d’une Anima traverse le siècle comme une flèche en plein coeur —
souvenir d’une vie antérieure ou transe d’un rêve immémorial. Ce passage
devient l’Axe du Monde. Qui orchestre le grand Théâtre ? Quelle est la
part du Démiurge ?


IV. La porte Cramoisie d’alizarine
Être ravi par la Peinture, c’est errer hors de l’enclos des hommesautomates,
ceux qui arpentent, profanent et comptent leurs jours en
pièces de monnaie. le peintre a déserté leur foire. Il ne commerce plus
avec le néant. Sur la friche ferroviaire, dans l’abri tagué de béton mort,
il vient s’abreuver au réel. Aucun train ne marque plus d’arrêt, mais
roulent encore les monstres d’acier de trois cents mètres de long d’un
monde mécanique fendant la nuit, charriant le minerai, le bois et le
poison portant en mémoire les parfums mélangés du monde des robots
de chair. Lui, nu sans cadran ni miroir, armé du seul stylo des prophètes,
s’assied sur la ligne de fracture. Il le sait : ce point du globe est une
matrice, un passage où le temps s’annule, une frontière invisible où
l’âme touche enfin à son origine.


V. Le Livre des Ombres et de la Brise
Le pas s’enfonce dans la terre incertaine, Oiseau migrateur sans ailes
aux pieds douloureux, cherchant son cadran. Tracer sur la carte le
sismographe aléatoire entre les morts et des vivants sur un carnet de
cuir. Subitement, souffle une brise du Sud, odeur sauvage de jeune
poussière et du printemps poussé trop vite.
L’Espagne est loin, mais le loup intérieur flaire déjà sa tanière.


VI. Le Verbe et le Masque
À quoi sert l’art quand le marché n’a pas encore inventé la cage ? Dans la
tribu première, le geste est Totem, la sculpture est le souffle de l’ancêtre,
L’Ibis et le Jaguar dansent sur la paume de la même main. Mais nous,
pauvres fous d’Occident, nous nous écartelons entre la rigidité du code
et l’horreur du hasard. Le Verbe est devenu piège, Et la nature foisonne,
indifférente, pendant que nous tremblons face à nos propres miroirs.


                                             Philippe Abril, Mareuil sur Arnon le 25 juillet 2026

La grande scie circulaire

Il arrive parfois qu’un souvenir, d’apparence bien anodin, mette le pied
dans la porte, pareil à un représentant placier des années 70. Et une
fois le sabot engagé, il ne lâche plus le morceau jusqu’à ce qu’il ait
conclu son affaire.

Retour à la source
L’oncle Marcel, le mari de la tante Ema, était un paysan cévenol taillé
dans le buis, qui vivotait sur ses faïsses revêches comme un lézard sur
une pierre chaude. Mais l’homme possédait une machine fabuleuse. Une
scie circulaire puissante, et surtout chantante, capable d’infinies variations
selon la longueur, la densité ou la verdeur du bois qu’on lui présentait.
Du fond du hameau et de bien plus loin encore, depuis les vallons où le
chêne-vert écoute pousser le thym, la grande symphonie des bûches en
scie majeur enchantait mes oreilles d’enfant. Irrésistiblement attiré vers
la remise où se tenaient la musicienne et son guide virtuose, je finissais
toujours par rapliquer pour le final.
C’était là que naissait l’un des sentiments les plus poignants et les plus
profonds de toute ma vie.
D’abord, il y avait l’odeur. Dès le pas de la porte, c’était une grande respiration
de sciure fraîche, tendre, blonde et douce comme une chevelure
de fille. Un parfum chaud et sensuel de sève mise à nu, d’essences de vie
végétale qui vous montaient à la tête, pendant que le sol vous offrait la
douceur moelleuse d’un tapis de poussière d’arbre sous les godasses.
Le vieux possédait une autorité naturelle, lourde comme un rocher de
Saint-Julien. Aucun «péquélet» n’était admis à moins de trois mètres de
l’engin : avec la foudre mécanique, on ne rigole pas.
Le pic émotionnel arrivait quand sa grosse main tannée s’en allait appuyer
sur le bouton d’arrêt. Là, toute la force de la machine, qui avait
avalé et réduit ce qui me semblait être des forêts entières durant des
heures, semblait éprouver un immense regret à stopper. La grosse courroie
beige qu’entraînait le moteur finissait sa course dans un long glissement.
Et cela faisait naître dans mon coeur d’enfant une angoisse atroce,
un manque universel : l’idée tenace que toute la vie, l’herbe qui pousse,
les ruisseaux qui coulent, les collines qui restent debout, était soutenue,
mue et dirigée par ce moteur infatigable qu’on forçait bêtement au silence.
L’après-midi continuait, mais sans entrain, un peu mollassonne, comme
si le monde entier venait de perdre son ressort.

Il restait bien les cigales et leurs petits moteurs par dizaines de milliers dans les châtaigners, qui mettaient tout leur coeur à remplir la vacance du silence, mais ce n’était qu’un dupe.
Aujourd’hui — et je ne sais pas exactement depuis quand ni d'où cette
vérité cachée m’est venue comme une évidence — quitte à passer pour
un « gaganoul », je m’en fous et vous livre une des grandes clé de la
physique moderne.
Il existe, tout au fond du ciel, dans une remise géante taillée dans la nuit
des temps, la réplique version XXL de la machine du tonton Marcel. J’en
mettrais ma main au feu. C’est elle qui pulse toute chose, qui fait danser
la sève dans les arbousiers, qui brasse le chaos et tisse la beauté du
monde. On ne l’entend plus et c’est bien normal : on s’est habitué. On ne
connaît plus que son ronron discret dans le cours de nos artères, sous
nos bonnets de laine, jusque dans le fracas rythmique de nos coeurs.

Elle est le grand souffle du vent qui fait plier les cyprès et les franges de
pluie qui viennent laver la campagne. 
À bien y réfléchir, l’absurdité, ce serait de croire que tout ce bastringue
tient comme ça, tout seul, sans rien, bêtement. Qu’est-ce qui ferait tourner
toutes les couveuses d’étoiles, et les bras géants des milliards de galaxies
qui moulinent sans fin dans l’immense et le vertigineux ? Et notre
caillou bleu ? Notre pauvre Terre aux joues d’argile ? Qui c’est-y qui la
fait virer à toute berzingue à 700 000 kilomètres heure dans le grand
pré de notre vieille Voie lactée ? C’est pas avec trois bols de Tonimalt
qu’on actionne un engin pareil !
Alors mon intuition de la grande courroie beige et du giga-moteur électrique
de l’univers, c’est pas si bête au final. Seulement voilà : dans les
grandes angoisses écologiques que nous traversons, quand la terre craquelle
et que les sources se taisent, une peur me prend. Je me dis que
d’un coup, là-haut, on pourrait entendre le gros ruban s’arrêter. La décélération
de la Terre nous ferait une drôle de douleur à la tête, juste avant
qu’elle ne bascule, muette, et ne tombe sans fin comme une châtaigne
mûre sans sa bogue dans le puits sans fond du monde.

 

                                                                           Philippe Abril - Juillet 2026

Rêve un pays 

Rêve d’un pays solide, jamais visité, une terre ni déchiffrée, ni défrichable,
pas un Eden en stuc ou Nirvana de cristal, juste un bout de terre
sans mécanique ni souverain, un peu d’eau nourri de vent marin
et du rire clair des cascades.
Une terre échappée de la mémoire des hommes, une cabane de brume longue d’un demi-million de kilomètres carrés qui décide, un matin, d’entrer en jachère pour un siècle. Trois ou quatre générations d’arbres à l’abri du bruit des pas, laissant la destinée de la poussière respirer enfin.
Un pays fourvoyé des hommes.
Elle se lève et dit non. Une fois puis encore non, plus fort,
une deuxième fois et d’autres se lèvent et disent non et oui à la fois
et c’est une nouvelle page qu’ils écrivent avec maladresse et beaucoup de rires dans les branches. Germent les graines d’une conscience issue du rêve commun. Une motte de terre humide scintille comme l’œil d’un dragon assoupi, puis l’eau sourd, glougloute, luisante de sève et d’étoiles tombées.
Le tout premier sillon rempli se met à couler, minuscule serpent d’eau
qui grandit, devenant un ruisseau d’encre verte, bleue comme une pierre liquide.
Éperdus, les filles et les garçons se jettent face contre terre,
sur les draps du monde, se barbouillant le visage de cette boue sacrée.
Ils sont pris d’une joie si grande qu’elle en devient brûlure, depuis le temps qu’ils attendaient ce moment.

 

Le Cantique des jours simples

Nous sommes nés d’une terre lourde bordée de silence.
Avec nos cœurs trop grands pour la taille des soirs
et nos mains bégayant dans la poussière des heures
cherchant la pièce qui s’emboite à notre solitude.
Sur le mur du foyer, un reste de soleil qu’on ne voulait pas voir.
Nous étions jeunes, immortels et si beaux.
L’homme va sous la pluie, un manteau sur l’épaule,
Il porte le destin des bêtes et des fleurs,
il croit bâtir un monde et c’est lui qui se noie.
Il s’arrête un instant à l’ombre d’un vieux chêne
pour mesurer le temps qu’il reste à ses douleurs.
C’est un triste et beau voyage entre deux fenêtres battantes
un soir au mois d’octobre.
On entre dans le jour sans trop savoir pourquoi,
on apprend à aimer, à souffrir, à connaître, le goût du pain grillé
et le premier effroi. La mort est là, bien sûr, comme un voisin paisible
qui s’assied sur le banc à la fin du labeur.
Elle a du temps la mort à faire connaissance.
Elle éteint doucement la lampe des rancœurs.
Elle reprend nos cahiers d’écoliers, efface toutes les notes.
Un rire dans la cour ricoche après l’enfance jusqu’au bruit du ruisseau.
Elle laisse au milieu de la chambre à coucher une absence de pierre
où l’oiseau blessé tisse notre linceul et l’on se dit parfois que tout fut inutile,
que la nuit va fermer le livre de nos traces,
que l’homme n’est qu’une ombre traversant une ville.
Mais il y a le poème, cette lampe à huile posée sur la table en bois brut
usée de mots ajustés, de nos formules alignées comme pierre précieuse.
Il suffit de trois mots dans ce monde difficile pour remettre l’espoir
au creux de notre main.
Elle recoud le ciel aux blessures de la terre et redonne un visage
au moindre souvenir humain.
Alors ne tremblons pas devant l’ombre qui monte,
car sous le sol gelé dort le grain du printemps.
Notre histoire n’est pas un misérable conte,
mais un pas vers l’aurore à travers le couchant.
Quelque part, au-delà de la dernière haie, où s’éteignent les bruits des forêts
et des eaux, il y a une lumière immense pour éblouir nos coeurs
Une clarté d’enfance où volent les oiseaux,
une lumière simple comme un regard d’ami posée sur le buffet
qui nous dit doucement, quand le jour s’est enfui, que rien ne meurt jamais
de ce qui fut si beau. Les peintres ont tous les droits,
les couleurs sont le verbe et le rythme des formes leur donne le tempo.
Les couleurs prennent le rythme cardiaque de l’horizon,
et le balancement des rochers impose sa musique.
                                                                 Philippe Abril 29 juillet 2026

Ciel d'océan - Acrylique sur toile 40x40 cm 

Le roman semi-biographique

Explorez les profondeurs de l'imaginaire de Philippe Abril à travers son petit roman semi-biographique. Un récit intime qui offre un aperçu unique de son parcours, de ses inspirations et des moments qui ont façonné son art. Une lecture essentielle pour comprendre l'homme derrière le peintre.

L'abécédaire de l'artiste

Découvrez les mots clés de l'univers de Philippe Abril à travers son abécédaire d'artiste. Chaque lettre ouvre une porte sur une idée, une émotion, une technique ou une anecdote. Un guide original pour naviguer dans sa vision du monde et de la création artistique.

Recueil de poèmes

Laissez-vous charmer par la poésie de Philippe Abril. Quelques poèmes viendront enrichir cette section, offrant des réflexions lyriques et des images fortes, échos de la sensibilité et de la profondeur de ses œuvres picturales. Chaque vers est une invitation à la contemplation.

« L’amour consiste en des images qui obsèdent l’esprit.
S’ajoute à ces visions irrésistibles une conversation inépuisable qui s’adresse à une seule personne
auquel tout ce qu’on vit est dédié. L’être aimé peut être vivant ou mort.
Son signalement est donné dans les rêves car dans les rêves ni la volonté ni l’intérêt ne règnent.
Or, les rêves se sont des images.

Même d’une façon précise, les rêves sont à la fois les pères et les maîtres des images.
Je suis un homme que les images attaquent. Je fais des images qui sortent de la nuit.
Je suis voué à un amour ancien dont la chair ne s’est pas évanouie dans la réalité
mais dont la vision et le toucher m’ont été interdits par la maladie. »

                                                                                           Pascal Quignard - Terrasse à Rome

« Chaque mot est une couleur,
chaque phrase un coup de pinceau. »

La vie révée des idées

Un jour tout change
Dans le silence d’une pierre
Le beau devient inutile
La splendeur rayonne dans la poussière
Le coeur est situé
Un regard fait naître le printemps.

Ex umbra in solem
La vie à cache-cache
Une petite lumière au bout du couloir
Des pages et des pages
Calendriers, almanachs, jounaux
Papier noirci, plume et prières
Artistes au travail amoureux de la marge.

Pantin de bois
Vie minuscule
Sur la piste des acrobates
Piège de feu, langue liée
Une figurine dans la poche
Un hamster dans le cartable.

Lumière, chaleur, couleurs
Ce qui console, et ouvre les portes
Un infini de destins, une fleur
Collection de nuages
Des formes incroyables
Le vivant démultiplié
Une imagination sans limite.

Une truite orange amère file sous le sable,
obscurci, ville pointillée, silice, grincement,
soulé. Parjure, femme étincelle et papier
crépon, le bois vert turquoise
coule par le fond.
La veille de notre arrivée il fera beau
et la mer s’aventure.

Tête de bois, coeur d’or et de faucon,
poigne de menuisier du désespoir.
Des années longues, longues,
sans printemps et sans été, la physionomie
des villes inédites par des immeubles
banals. Lorsque je lui avais rendu visite
dans sa minuscule maison.
De toutes les ficelles tendues au-dessus
d’un ciel immuable sortaient des oiseaux
silencieux, chamarrés, moqueurs.
Le grand mystère des îles.

Du poétique réside dans leur nuit peuplée
de songes bénéfiques, kaolin, des plages
vaporeuses.
Venir sans tambour ni trompette, faire
le lit du torrent, astiquer les étoiles aux
premières lueurs de l’aube. Leur murmure
de mots inventés, inouïs, gainés de rosée.
Rire aux grimaces des rustres et chanter
l’ami qui s’en va, décider du bonheur et
chahuter la vie.
Faire confiance est un éclairage fantaisiste
sur la folie douce de la vie,
loin des ambiances de rébellion en somme.
Un abri pour le coeur.
Il fallait les voir tous, avides d’histoires
de coeur, les coeurs gros comme
des maisons qu’ils avaient. Tu parles !
quelle mascarade.
C’étaient des coeurs en toc.

Suis la ligne ! Prends la clé,
on ne sait jamais si tu trouves l’étoile,
celle qui est à toi, ne dis rien, juste pleure
et dis merci, maintenant dans ton petit
corps brûle la plus douce des bougies.
Sans savoir pourquoi et ne le cherche pas.

La réalité ! en voilà une affaire
La lune grosse, si belle dans son écrin
étoilé me regarde paisible, elle regarde
la terre depuis si longtemps, elle en
connaît un rayon, elle, sur la réalité.
Petit garçon dans la lune, je nous voyais
comme elle.

Rose est un état d’esprit
Un refuge, un foyer toujours propre
Parfumé de thés rares et fabuleux
Rose est le pays d’où l’on vient
Une petite maison sur la colline
Un oubli des vilains
et des mots sans amour.

Le monde entier et tout l’univers
ils l’on mis dans des mots, de tout petits
mots, forcément ça pouvait pas rentrer.
Imaginez donc la mer en trois lettre !
Avec tous les poissons et les rochers.
Les peintres eux, ont fait des images
et dans un seul tableau sans mot
tout est rentré dans les couleurs

Philippe Abril - Février 2026

Arthur Rimbaud
Alchimie du verbe

 

À moi. L’histoire d’une de mes folies.

Depuis longtemps je me vantais de posséder tous les paysages possibles,
et trouvais dérisoires les célébrités de la peinture et de la poésie moderne.

J’aimais les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques,
enseignes, enluminures populaires ; la littérature démodée, latin d’église,
livres érotiques sans orthographe, romans de nos aïeules, contes de fées,
petits livres de l’enfance, opéras vieux, refrains niais, rhythmes naïfs.

Je rêvais croisades, voyages de découvertes dont on n’a pas de relations,
républiques sans histoires, guerres de religion étouffées, révolutions de mœurs,
déplacements de races et de continents : je croyais à tous les enchantements.

J’inventai la couleur des voyelles ! — A noir, E blanc, I rouge, O bleu, U vert.
— Je réglai la forme et le mouvement de chaque consonne,
et, avec des rhythmes instinctifs, je me flattai d’inventer un verbe poétique accessible,
un jour ou l’autre, à tous les sens. Je réservais la traduction.

Ce fut d’abord une étude. J’écrivais des silences, des nuits,
je notais l’inexprimable. Je fixais des vertiges.