La faute à Hugo :
une quête de sens

Plongez au cœur d'un roman court où la liberté de ton rencontre les grandes questions de l'existence. Découvrez un texte qui explore la construction de l'individu et la recherche de la signification dans notre monde.

C'est la faute à Hugo :
le texte presque complet...

Accédez sans plus attendre à l'intégralité de "C'est la faute à Hugo", un roman court écrit en 2017. Laissez-vous emporter par cette œuvre qui mêle réflexions profondes et une écriture libre, abordant les thèmes universels de la vie et de la quête de soi.

Abraham : Ses parents, les vaches, lui ont offert un prénom difficile à porter, un écho lointain de l’insurrection protestante cévenole qui hante encore ces lieux et donne aux gens de là-bas le sentiment diffus mais têtu d’un héritage à entretenir.
Bien qu’irrémédiablement fâché et de façon définitive avec toutes les religions, le voilà marqué au fer rouge par cet ancrage sémite Abraham ou Ibrahim, forcément ça n’aide pas à vivre tranquille alors que son inclination naturelle l’aurait plutôt porté vers un prénom style : Robert ou Jacky, histoire de raser les murs, attirance pour le discret, l’incolore.
Pour ce qui est de Steel, c’est le nom que sa mère lui a laissé, une maman anglaise, depuis longtemps repartie des Cévennes, sans lui. Etoile filante à la peau douce, pas farouche, un peu rousse, prêtresse avant-gardiste des années baba cool, patchouli, Zappa et musc d’Orient. Son vrai nom bien sûr est celui de mon père mais depuis petit il préfère l’English, promesse d’un « pouvoir » en plus, d’une chance de réussite avec ce « blase » qui claque, métallique et solide.
Une usurpation, une connerie…

Il a passé la moitié de son existence à ne pas faire grand-chose, seulement guidé par les parfums et les images.
De fait, un artiste sans pratique, un poète sans plume, un raffut de désirs. La trajectoire de sa vie : Un sac en plastique vide abandonné sur l’autoroute, chaotique, en zigzag et de haut en bas, au gré des évènements qui lui passaient dessus.
L’attente pour mode de vie. Et puis un jour, à force de se remplir de toutes ces ivresses sensuelles, et bien malgré lui, arriva le moment où ses nuits furent gâtées par un scrupule, un petit caillou dans le soulier de ses rêves.
La réussite sociale on a beau dire qu’on s’en fout, il y a un minimum tout de même et vivre de la charité et d’expédients alors que dans les entrailles pousse un buisson de lettres et de mots entortillés à force d’être à l’étroit, toujours plus contenu jusqu’à l’étouffement, à en bloquer la respiration…
Il ne pouvait demeurer comme ça, ce n’était pas honnête. Un bloc de certitude se fissure et tout doit se repositionner alentour au cas où…


La journée, c’est des images qu’il fabrique. Des images polychromes, des visions venues d’un pays parallèle souterrain, proche et inaccessible à la fois. Le moyen de les faire affleurer est un positionnement spécifique du corps et de l’esprit où le désir et l’intention doivent agir de concert portés par une énergie subtile traversant la roche et les sédiments, sensible au moindre mouvement, depuis une anfractuosité de l’inconscient, remontant par une cheminée fine comme un fil de soie. Alors parfois il arrive que la main guidée par le cœur libéré de l’esprit éduqué, laisse sur la toile blanche des formes, des magmas de matière, lignes, traits, aplats d’une beauté inouïe.

Abraham, peintre, ne trouve pas la voie, le moyen de faire passer toutes les images qui l’assaillent par le si petit étranglement du pinceau, du couteau. C’est chaque fois le même sentiment de restriction quel que soit le format du châssis. Alors il compte sur le geste automatique, le murmure des couleurs, le sourire de leurs petites bouches rondes dans les pots multicolores qui lui apportent un soulagement, une forme de paix intérieure, une joie enfantine toujours retrouvée dans la parenthèse de l’atelier. C’est pour cela que les peintres vivent et travaillent, ce sont des guetteurs, des traqueurs de temps et d’espace. Une toile réussie encapsule dans ses fibres non seulement la matière peinture, les idées du peintre mais aussi la mémoire du geste de l’artiste, son souffle, sa sueur, ses désirs et toutes sortes d’éléments physiques tel que : poils de pinceau, cheveux, moucherons minuscules pris dans la peinture fraiche, pollens et même la lumière reflet du jour de sa création. En comparaison, jamais un tirage photographique ne produira autant de «traces», de matières humaines organiques, végétales et de rêves effleurés.
Etre peintre c’est vivre du désir fou de produire des images « sablier », c’est à dire que l’espace en deux dimensions du tableau, cherche l’endroit le plus resserré de la structure, de la trame de l’univers, là où le temps ne s’arrête pas mais où son cours donne l’illusion de ralentir. Le peintre et le regardeur dans deux bulles face à face, en miroir, partageant un moment arrêté, un tremblement, un frisson quelque chose de si léger ineffable et qui pourtant troublera leur mémoire jusqu’au dernier soupir.
La peinture est une activité dont la pratique se nourrit en mode alternatif : Action - Retrait / Action – Observation / Non agir et énergie déployée.

Enfance
Abraham, enfant, en retrait, dans les coins obscurs, les angles morts sous le préau de l’école, il écoute et observe le théâtre humain, social, détestable et bien peu fraternel qui se dévoile dans l’espace et le temps compté, séquencé, mesuré de ce carcan oppressant : L’institution scolaire. Sonneries stridentes, coup de sifflets dans la cour bitumée, ordres hurlés par des adultes en blouses grises, punitions, bons points et piquet à partager avec ces quelques arbres à la triste destinée, tenus au pied par une grille de métal, un avant- goût de l’armée, une idée qui se précise sur la société.

Apprendre vite les parades, les esquives, les alliances pour survivre et ne pas devenir le souffre-douleur, la victime expiatoire des petits monstres en culottes courtes, les déjà grandes gueules qui distribuent les rôles, gamins tyranniques et cruels, morve au nez et genoux couronnés de médailles acquises lors de raids éclairs, sauvages, imprévisibles, qui s’abattent sans sommation sur de petits herbivores inoffensifs, emmitouflés de laine douce aux parfum d’armoires bien rangées, sachet de lavande et tissus provençal venus des foyers paisibles, tartes aux pommes et livres ouverts sur la table basse du salon.
Les douces heures des samedis après-midi. Bulle de savon irisée de musiques, rêveries voyageuses, par la fenêtre ou encore dans les pages d’un catalogue Jet Tour où sur une photographie un ange blond vêtu de l’uniforme du paradis, penchée sur sa petite personne, l’invitait le temps d’un sourire au pays, enchanteur des voix d’hôtesses de l’air. Partir, partir, fuir s’envoler, il ne faisait que cela, sentiments de solitude et dialogue secret avec son autre, sa sœur cachée ; dans quel pays ? Quelle ville ? Quelle famille ? Son Isabelle, son absente comme un trou de galet, une béance dans le cœur.
Samedi après- midi encore, il l’a vue en ville, à Nîmes, depuis le siège arrière de la 4L de son père sur le boulevard Gambetta, il sait que c’était elle en salopette mauve, cheveux longs teints au henné, peau blanche et yeux vert. Le cœur presque sorti de sa poitrine il n’a rien pu dire, foudroyé par cette vision douloureuse du rendez-vous manqué avec sa toute belle retrouvée le temps d’un éclair dans la pupille et de suite évanouie, recouverte de foule, de ville, de pigeons, de vitrines...
Abraham abasourdi pour des mois, des années, à s’en vouloir de n’avoir rien tenté, rien osé.

Poser les mains, les yeux sur l’énigme de l’existence. Traverser des villages barbouillés de nuit pesante, sans horizon, bien soulagé d’être passé comme une brise.
Pleurer des inconnus aux destins de fourmis
et se trouver heureux de respirer encore.
Se dissoudre encore dans les jointures sales
du quotidien.
Désirer la force, l’épée, le courage du guerrier…
et puis laisser filer. A quoi bon. Faiblesse infinie.
Suivre un petit nuage isolé dans le grand ciel vide en le guidant des yeux dans ses métamorphoses. Mathématique ébahie. Inutile.


Paris - Il monte dans le wagon du métro et va s’assoir sur l’un des deux sièges encore disponibles… Ah ! D’accord, pigé ; Un clochard y est assis, il dort profondément, ses cheveux longs et gras pour oreiller, tête appuyée contre la vitre. Sa puanteur est telle que l’espace de son sommeil est devenu protégé, restrictif, son odeur oppose un silence social, une barrière olfactive comme une première classe inversée dans cette voiture bondée.
Abraham en tire une petite joie quelque part…
Une des fascinations qu’exerce la grande ville est cette mise à nu obscène, pornographique des strates sociales qui la composent.
Par quelle soumission, acceptée et même revendiquée par une partie de sa classe sociale, celle des sans grades, éternels cocus de l’Histoire, se fait-il que cette supercherie tienne encore ? Au fond Abraham le sait bien pourquoi cette tragédie des castes tient encore.
En face ils sont champions et discrets sur leurs programmes, les maîtres absolus du conditionnement et du bourrage de crânes.
Une malédiction artificielle mais tenace bâtie sur le faire croire, la fabrique du consentement.

Souvenirs d’un grand cortège dans une manifestation à Grenoble. Ce jour-là une chaude lumineuse certitude : Que le changement pourrait être facile à obtenir et presque sans violence, juste une question de nombre, de poids, de masse, un rapport de force, de volonté à exiger justice tout de suite sans condition.
Refuser leur chantage permanent à la peur de l’autre, à la peur du chômage, de la dette, de la Chine, de l’Allemagne, des Grecs des peuples voisins et ainsi de suite, sans fin la longue litanie des catastrophes en gestations prêtes à nous éclater à la figure, à nous anéantir... Peur du lendemain, La peur comme mode de vie pour des existences déjà si étroites de rêves.
Des vies réduites à la consommation, à l’idolâtrie, au crédit à perpète et aux fantasmes d’affranchissement par l’argent partout, sans relâche.
Eux les barons, ils détruisent le vivant et se gavent de tout : de lumière, d’eau, de pétrodollars, guerre économique, conquêtes, OPA et stock-options. Ils écrasent et salissent ce qui est beau encore, les océans, la nature et l’air. Ils luttent sans cesse contre la culture pour tous au profit d’une culture de la mort, du morbide, faite pour la finance, de merde, de sang et surtout de néant. Un art contemporain frelaté, vicié produit par un petit groupe d’arrivistes sans culture ni mémoire, produit de la pensée dominante, surenchère de laideur et de vide pour financiers voraces, spéculateurs, castrateurs, l’entre-soi de la bêtise et du clinquant.
Imposteur ! Voleurs ! Vous avez tout déjà ! Et pour vous, nuits et jours, sans relâche, travaille la grande armée aussi puissante que pathétique des valets déguisés, en hommes politiques, en journalistes, en patrons de journaux, de télés, déguisés en pasteurs, en curés, professeurs, contremaitres et autres agents de traitrise faisant régner la crainte partout dans la moindre petite parcelle du royaume.
Ils sont là tous sur des écrans géants avec leurs faces de castagnettes à débiter leur catéchisme, le dogme, les idées assassines, programme unique pour obtenir nos silences et renoncements coupables.
Ils marchent dans la rue, celle qui est à eux, 100 000, plus peut être. Et dans cette ferveur collective ils sont beaux et dignes, oui tellement beaux, lui, elle, toi, eux, nous, ce type à sa droite avec sa tête de voisin de palier universel, qu’il aurait probablement eu du mal à estimer deux heures auparavant à la caisse du supermarché devant le contenu de son chariot déballé sur le tapis roulant, intrusion dans son intimité, trivial aperçu des promos qu’il allait manger, du choix de ses produits d’entretien, ce pêle-mêle aux emballages clinquants de plats surgelés, de portions de fromages, de viande morte sous vide, son papier hygiénique, les tampons intimes pour sa femme, une boite de thon à l’huile, les pizzas cellophanées, le cubi de rouge et bouquet final : le programme télé de la semaine comme une vision des entrailles, de son cerveau jeté en pâture au petit peuple trottinant dans les allées en poussant le caddy avant de patienter gentiment en longues files devant la rangée triomphante des tiroirs caisses.
Abraham n’y peux rien il a l’humanité douloureuse presque toujours.
Et là aujourd’hui dans cette manif, son universel voisin est tout vivant, souriant, déterminé et ils marchent ensemble avec des chants et cette envie de vivre, de dire non au « Chacun pour soi » qui nous assassine car oui ils ont sept milliards de fois raison de dire que ce n’est plus acceptable que 98% de la richesse mondiale appartienne à seulement 2% d’habitants, cette violence sociale inouïe, lutte des classes féroce et qui ne dit pas son nom, un autre monde est possible et ils l’exigent maintenant !

Puis ils sont rentrés et ils n’ont eu, comme d’habitude, juste ils savaient que le pouvoir c’était eux et que comme toujours :
trop gentils, trop faibles envers ces coquins, ils allaient continuer à se faire enfumer pour un bout de temps encore.
Avec leurs gueules de cons à oser nous parler démocratie, élections et tout le tralala enfin vous connaissez vous aussi la chanson.

Les images obsédantes :
A Sonia :
Par devant et tout autour de sa peau palpite une sorte d’éther, une ouate fine tenant du phénomène électromagnétique. L’Esprit d’un être donne à son enveloppe l’attraction ou le dégoût que ses pensées et actes produisent.
- Tout ce qu’il attend maintenant avec une patience minérale : c’est voir encore. Apercevoir ce paysage si brutalement disparu, ce pays qu’il avait pensé imprudemment et sottement à lui, comme acquis par le destin : Deux pièces d’une tesselle brisée, séparées depuis si longtemps et que les champs du désir et les forces d’amour avaient tout de même finit par recoller, moment cardinal d’une vie avant la disparition tout aussi brutale.
Le ciel : Un velours tendu d’encre noire, lavé de bleu de Prusse.
Dans cette nuit confuse, toute sa volonté est pointée vers un impossible renoncement, plus il veut oublier, dominer, faire sans, être au-dessus de la tyrannie des images et plus elles lui reviennent précises jusqu’à l’invention, irréelles et tyranniques, spectres agissants bien plus forts que la volonté.
La disparition, le voile, la trahison de l’absence. Le vide et le silence ne sont en rien la solution et tout son être craque en mille notes de musique dissonantes, une symphonie qui s’écroule dans le désordre.
Il habite une forêt primaire, sanglante et soyeuse agitée de mille spasmes, séismes pourpres zébrés de bleu devant lesquels inlassablement se déploient langoureuses, des formes souples rondes et lourdes, grains d’ambre et d’or, parfums capiteux, majestueux mouvements des corps qui s’aiment. Désirs dotés d’une vie autonome dans son cerveau.
Le rêve est là, tigre puissant au repos dont il croise et traverse chaque nuit le territoire, danger de la mort en maraude, humé chaque soir.

La scène du rêve : Elle arrive sans dire un mot et lui non plus ne parle pas. Elle se déshabille de la manière la plus naturelle qui soit, sans hâte, puis s’allonge sur le lit, sous les draps et il la rejoint nu, aussi. Présence de leurs corps immobiles. Il n’ose rien. Ne veut rien tenter, risquer par un geste impulsif. Lentement s’installe la plénitude douce de leurs deux présences, toute la palette des mille parfums des peaux aimée, amants aimantés. Un espace vide, en lui, s’emplit dans le silence. Une fois comblé, des larmes de bonheur et de paix goutent de ce trop-plein de cristal.

Abraham, inconsolable dévasté par les coups du sort, goûte le crépitement primordial des opposés réunis pour quelques heures, quelques instants volés à la nuit des temps révolus et au futur incertain de leurs vies qui s’écoulent vers le néant.
Dans le secret de ces nuits partagées, les amants bien trop sages sur le toit du monde effleurent l’arrête du Temps.
Ils veillent sur la beauté et la splendeur des choses, des créatures et des créations, la violence des hommes et le fardeau de leurs douleurs. Ils inventent des prières non dites, des onguents de silence et les déposent avec une infinie précaution sur les fissures, les crevasses de vies brisées tordues. Sourde lamentation de la condition humaine.
La misère et l’inculture vont de pair c’est connu, dès lors qu’un homme est instruit il devient un danger pour le pouvoir et les puissants, Abraham le sait puisqu’il est une fraction, un minuscule éclat de ce théorème. Cette histoire a dû arriver bien des fois mais comme c’est celle de son grand-père et quelle le détermine aujourd’hui, je vais vous la conter avec ce mélange d’incertitude lié à la mémoire non écrite, bancale et aux interprétations partisanes.
Andalousie, dans les années vingt, autant dire une éternité, un lieu, une petite ville : Velez Rubio.
Il y a des mines d’oxyde de cuivre exploités depuis l’antiquité, à ciel ouvert sous le cagnard brûlant des étés sans air et la froidure d’hivers comme des rasoirs sur cette terre semi désertique. Miguel est mineur casseur de pierre, ouvrier agricole, et bouffeur de misère à temps complet. Il y a en lui une lueur dans le regard qu’il pose sur les choses et les gens qui le distingue des autres, il est fraternel et questionne tout avec un cœur immense. Il devient ami avec le curé.
Dans cette Espagne toujours médiévale, un curé ce n’est pas rien, c’est même l’interface entre les maîtres et la plèbe dont il faut fortifier l’âme pour la guider dans cette vallée de larmes qui les mènera d’un trou à l’autre en quelques années bien remplies de souffrances, de privations et de si peu de lueurs. Du curé on ne sait rien sinon qu’il lui apprend à lire et que doté de cette incroyable ouverture sur le monde et les idées, Miguel lit tout ce qu’il peut trouver et tombe un jour sur les Misérables de Victor Hugo, un pavé à lire et un pavé de révolte qui lui parle tellement, venu de loin, qui raconte le sort fait à tous les peuples partout sur cette terre.
Alors s’enflamment en lui l’esprit et le verbe. Les idées de justice se propagent à la mine, puis viennent les premières revendications et la grève enfin, inévitable, et inconcevable dans cette Espagne de répression instituée.
Dans la tension permanente contre la hiérarchie, un après-midi, dans un souffle un camarade lui annonce que ce soir s’il rentre chez lui c’est la Guardia civil qui le prendra et le descendra sans autre forme de procès.
Et voilà la fuite à pied sans prendre le risque de dire au revoir à sa femme et aux enfants et la remontée vers le Nord avec la peur de l’exécution sommaire et la colère du désespoir. Plusieurs mois plus tard sur une charrette laissant tout derrière eux c’est à dire pas grand-chose ils le rejoindront vers la frontière, puis la France où personne ne les attend... Destin de misère où relever la tête coûte cher.

C’est une petite maison de faubourg, l’avant dernière du village, qui a poussé dans une rue sans vis à vis, au bord de la rivière, toutes les baraques serrées de tailles et couleurs inégales telle une rangée de dents gâtés dans la bouche d’un vieux, au pied de la falaise de calcaire blanc.
Des fenêtres, on voit couler le Gardon miroir souvent étale, plissant au gré du vent, belle transparence, propre, et bien contenu entre des quais puissant bâtis en pierres, solides et sur une belle hauteur de chaque côté. Juste après l’eau c’est une bande large de galets blancs, une plage parsemée de quelques touffes de saules essayant de grandir entre deux crues.
Au-delà du quai d’en face c’est le bourg, c’est Anduze.
Le parc des Cordeliers, La rue Notarié, La rue Neuve et la rue Fusterie, des noms de ruelles au parfums de lessives, d’égouts et de pisse de chats, aux sons des rires et cris d’enfants depuis les fenêtres ouvertes, grésillement des transistors et fumées des cuisines toutes ointes d’huile d’olive, réductions de tomates, chair d’aubergines, ail et oignons frits, l’odeur puissante de tous les Sud sur le grand arc géographique de Malaga à Palerme.
Terres de vents, et des misères sous la belle lumière. Eclats de fraternité et de musiques brulantes, endiablées. Rêches accords syncopés sous des ongles longs et noirs des mains virevoltantes du Peuple flamenco de Séville, tremblotement hypnotique de la cabreto de Provence un soir en Vaucluse, magie de quelques notes de luth aux arômes de cumin et de camphre entendues depuis la fenêtre ouverte d’un foyer de travailleurs à Sète, ou encore les cascades enjôleuses de la mandoline italienne, tremolo de velours pour peaux dorées et blanches, cheveux noirs bouclés de liberté dansant pieds nus sur ces terres toujours trop sèches.

C’est l’hiver. Nous sommes de quelque part bien malgré nous se dit Abraham, debout, nez collé à la fenêtre de la cuisine, temps suspendu, buée sur la vitre, tête de bonhomme dessiné au doigt qui s’écroule devant le paysage froid et sec du dehors au lever du jour.
Lui pour tout dire, il ne se sentait pas d’un endroit particulier, il en avait connu quelques un des endroits où il avait vécu et tous, avaient leurs charmes et leur tristesse avec de beaux recoins pour poser sa peine. Non ce qui le chagrinait Abraham c’était son incapacité à évoluer, à prendre les réserves de force qu’il fallait pour commencer à bâtir son œuvre.
Au début que ce soit, dans une nouvelle ville ou à l’occasion d’une nouvelle rentrée scolaire tout allait pour le mieux avec même l’envie sincère de réussir. Et puis hop ! Patatrac. Au bout d’un moment l’irrésolu, en lui, prenait le dessus et s’en était fini des belles promesses, la fée carabosse de la procrastination le retrouvait toujours. Un destin.
Il savait bien que ce n’était pas la faute des autres et que le ver était en lui, même si en y regardant de plus près il les trouvait faux et mesquins si souvent. Tous les mêmes, farinés, poudrés parfumés et bien polis mais pas loin en eux le goût de mordre et de chiper l’os du voisin. Tous en avaient un à défendre alors que lui Abraham, rien que sa pauvre peau et pas un clou.
Des rencontres, sûr qu’on en fait en cinquante ans et de toutes sortes même, et là à ce moment de sa vie au-dessus du vide, elles lui remontaient petit à petit du dedans comme des bulles mais avec force, dans un bel écrin et sans la poussière du temps dessus, comme neuves. Sa mémoire avait choisi un best of, une petite sélection d’images et de scènes à revivre pour le confort de la mélancolie.
Parfois un souvenir anodin se cramponne et on passe le restant de sa vie à se demander pourquoi lui ? Cet instant, ce moment dans lequel rien de primordial ne s’est joué mais qui reste planté là derrière les lanières du rideau de la cuisine d’été. Pour toujours.

Les photographies
C’est en rangeant quelques vielles boites de sucre en fer blanc remplies de photographies de famille chez la tante Lucie de Luziers, que ce qui n’était qu’une intuition, un sentiment diffus en lui se fait plus précis au sujet de la photographie.
Ces modestes récipients, trésors des « petites gens », sont des caveaux de famille avant l’heure, dans lesquels les vivants et les morts sont entassés, mélangés. Le temps fixé sur l’image rend les disparus encore plus mystérieux et lointains, une ligne invisible se forme entre la date estimée de la prise de vue et le moment de leur mort – A rebours le temps décompté de l’entêtante question : Combien me reste-t-il à vivre ? Le voilà le côté morbide de ce médium. Mon père est debout à mes côtés et dans son regard légèrement baissé, passe toute la résignation et la mélancolie qu’il cachait tant bien que mal.
Dix-sept ans, qu’il lui restait à vivre au pater avant qu’un crabe ne vienne se planquer dans sa tête, indélogeable, inattaquable, il lui a tout grignoté lentement, par petits bouts, longue dégringolade et tristesse infinie de ne toujours pas pouvoir se parler. Odeur du pyjama, de la crème anti escarres, et de tous les soins à domicile, image de son corps maigre, respiration forte et vacuité des mots prononcés à celui qui n’est déjà presque plus là, décompte des heures et des jours.
Les photos de famille se sont quelques centièmes de secondes de vie mis bout à bout, et au final après deux générations à peine ces quelques ilots de mémoire clairsemée se couvrent du voile gris et froid de l’oubli absolu.

Le temps presse, il le sait, tel une tortue luth en voie de disparition, un devoir biologique le pousse à déposer ses œufs sur une plage de l’hémisphère droit de son cerveau.
Mais ça ne vient pas.
En somme pas doué pour la vie qu’il est Abraham, dans l’à peu près, sur l’écume des évènements qui lui arrivent, à contre-courant, hébété cherchant toujours la notice.
Jadis Abraham fut ouvrier du livre, jolie dénomination, entre l’abeille et le moine, en tous cas un petit job bien tranquille et payé honnêtement de 19h 30 et 2h 20 du matin. Longue histoire du syndicalisme chez les ouvriers du livre.
Cela faisait trois mois qu’ils bossaient ensemble au service photocomposition du Dauphiné Libéré à Veurey-Voroize et Idriss était à peu près la seule personne avec qui il échangea quelques mots, dans cet univers de vieux ouvriers, tous bien imbibés d’alcools et farcis de conneries monumentales à propos de tout, ramassis de lieux communs, de racisme et nostalgie de la trique des temps anciens de leur jeunesse qui les avaient faits pourtant bien cocu et méchant.
Idriss l’avait invité après leur travail de nuit au journal c’est-à-dire vers 3h du matin à passer chez lui dans le vieux Grenoble, au cinquième étage d’un immeuble croulant rue Chenoise, dans le quartier arabe de la vieille ville.
Retour silencieux dans le car de l’entreprise jusqu’à l’arrêt du parc Paul Mistral. Après quelques rues froides et désertes les voilà au 5eétage.
La porte s’ouvre, le petit interrupteur en porcelaine culbute et l’ampoule au plafond illumine un capharnaüm de disques, livres, boites de conserves, thon, sardines et halva diabolique dans un petit appartement découpé en lots par le propriétaire et présenté comme studio avec alcôve pour faire romantique sur l’annonce dans le 38, hebdo miteux indispensable pour trouver, un appart, une voiture d’occase, une femme, un chien, un homme ou un chat. En fait c’est une petite pièce avec un recoin pour le lit et un « deux en un » inconnu encore pour Abraham : douche et chiotte à la turque, deux usages avec juste un petit caillebotis à basculer sur le trou à caca pour prendre la douche sur un mètre carré à peine pour bien optimiser l’espace donc l’argent, 600 francs par mois le palace, charges comprises.
Chez Idriss ça sent la peau d’orange séchée et l’herbe un peu aussi. Debout devant la table il fait rouler en l’écrasant avec précaution une orange sous la paume de sa main puis la tranche et fait couler le jus dans un antique presse-agrume, il répartit dans deux verres le jus frais et complète avec de la vodka, celle avec une herbe des bisons dans la bouteille, puis il roule un joint avec des gestes mesurés et précis. La flamme du briquet Bic embrase le bout du pétard scellé en tire-bouchon libérant l’odeur âcre de l’O.C.B.
Grosse aspiration sur le filtre en carton et l’herbe envoie ses arômes et son principe actif dans les poumons, dans le sang et très vite à la tête. Une gorgée de vodka pour humidifier le palais et doucement le voile du regard bascule vers l’hyper sensation, l’exaltation du monde extérieur qui arrive comme de gros paquets de mer australe sur le quotidien. Plus net, plus lent, tout ralenti et pourtant plus puissant, le goût, l’odorat, la vue, l’ouïe, le toucher, l’interface des sens d’un coup plus vif, aiguisé.
Fumer : Abraham le fait depuis ses 16 ans de façon plus ou moins régulière et il aime ça. Ce petit décalage des perceptions, ces instants méditatifs au bord d’un ruisseau ou d’un lac quand la nature rentre par tous les pores, les chants d’oiseaux deviennent compréhensibles, une fleur minuscule devient un mandala cosmique éclatant, la vie une expérience de chaque instant magique, une découverte majeure pour l’humanité en somme…
Ils se sont assis tous les deux Driss dans un fauteuil et Abraham sur le canapé déglingué recouvert de couvertures aux motifs berbères, avant de s’assoir Idriss a appuyé sur la touche play du magnétophone à cassette et dans le silence de la nuit on entend le léger bruit du moteur et de la courroie puis un rythme latino à la basse électrique étouffée, des percussions et deux guitares flamenco virevoltantes, première rencontre avec la musique de Paco de Lucia cette nuit-là…
Que cette vie est étrange se dit Abraham tout embarrassé de sa grosse fleur de poésie qu’il cogne à tout les angles, maladroit, pardon monsieur, pardon madame, je ne savais pas qu’il fallait faire comme ci et comme ça…

La rencontre
Richard Serratori, qui éclaire et interroge. Une rencontre décisive dans la vie d’Abraham. Combien nombreux sont les femmes et les hommes qui ne font que rabâcher les mêmes formules toutes faites, proverbes aigres et préceptes moraux soi-disant immuables, se gargarisant de posséder une culture et des traditions et qui ne sont en réalité qu’un ensemble de moules, récipients vides, bien pratiques pour des pensées paresseuses.
C’est grâce à un vieux livre de poche à la couverture usée et cornée que leur amitié est née. Chez Valérie et Christophe, un couple qu’ils avaient en amitié tous les deux sans se connaître. Le fameux livre traine sur le buffet, la conversation démarre autour de son titre un brin racoleur aux yeux d’Abraham puisqu’il s’agit de : L’herbe du diable et la petite fumée de Carlos Castaneda. Chacun sait que tout fumeur cherche soit des raisons sociétales positives pour continuer la pratique de sa vilaine manie ou dans le cas inverse des raisons objectives et scientifiques pour arrêter et trouver la force de revenir dans le droit chemin autour du bon berger.
En guise de présentation Serratori l’invite à le lire et à en parler après… OK avec grand plaisir lâche Abraham, c’est comme si c’était fait.
« Un livre, un texte, une parole, des interprétations de textes, des histoires voilà ce qui fait en grande partie le sel de la vie non » ?
Eh bien là pour le coup tu verras que non, lui répond Serratori, seule compte l’expérience, se cogner à la réalité la plus triviale de l’existence, tout vivre, expérimenter plutôt que parler comme un livre justement, ne pas écouter les donneurs de leçons mais seulement, faire, éprouver, prouver, se tromper et refaire avec une attention accrue et l’humilité qui font avancer plus juste, plus vrai et surtout éviter d’affirmer la moindre théorie non vérifiée par le cœur, les tripes, en un mot : la « carne ».
Ce même jour il était entendu qu’ils resteraient et dineraient ensemble chez Valérie et Christophe leurs amis communs. Abraham fier de fréquenter ces gens d’esprit et de lettres s’attendait à un repas animé autours d’idées et concepts sur lesquels il pourrait briller un peu, tirer son épingle du jeu, astiquer son ego.
Il n’en fût rien et en y réfléchissant après coup, ce fut la première grande leçon d’humilité qu’il reçut sur le museau et pour son plus grand bien.
Juste avant de passer à table les chiens annoncèrent bruyamment l’arrivée d’un invité surprise. Une silhouette longue et voutée se découpa dans l’embrasure de la porte et Abraham reconnut tel un spectre sorti de sa mémoire Michel Volpeterre. Un rustaud ayant partagé avec lui une ou deux classes à l’école primaire quarante ans plus tôt. Un être insignifiant, lent à s’exprimer au fort accent méridional avec une allure d’abruti des forêts, illettré. Ils se saluèrent poliment sans faire référence à leur passé commun décidés à rester des inconnus l’un pour l’autre. Volpeterre fut invité à s’assoir à la table déjà dressée, Valérie rajouta un couvert et la conversation roula autour de Michel et des trésors qu’il sortit de sa besace de chasseur paysan : quelques truffes et trois gros cèpes magnifiques, jeunes et durs, splendeurs pour le nez et la vue. Christophe alla chercher une bouteille de rouge d’un petit producteur local qui faisait merveille et tout à coup Abraham se retrouva complètement sorti du jeu de la conversation qui se mit à rouler et enfler tel un ruisseau en crue. Les quatre autres se mirent à parler une langue inconnue, celle de la terre, des bois, des essences végétales et des animaux, des noms de lieux énigmatiques qu’Abraham n’avait jamais entendus ou alors disparus depuis si longtemps de son univers que les noms sonnaient comme des mots tout neufs, inventés, imagés et savoureux.
Le rouge de l’apéritif chaud et puissant libéra son esprit dans les palais et les nez envoutés des tanins soyeux, des arômes de fruits improbables, des mille voyages que procurait chaque gorgée longuement roulée, chahutée dans la bouche, découvertes nouvelles à chaque fois. Les phrases, expressions et formules en occitan que les autres pratiquaient presque comme langue maternelle devinrent un récital qu’Abraham comprenait sans pouvoir le parler faute de pratique. Tout à coup sa conscience s’éveilla au miracle de toutes ces observations, descriptions et autres réflexions sur la psychologie animale, les comportements finement décryptés des chiens, visions de renards sur le givre, oiseaux, insectes, plantes.
Une façon d’envisager le monde avec un grand respect, pour le vivant du ver de terre à l’éléphant, une école autrement plus nourricière que la stupide fabrique à conditionnements de l’administration scolaire. Tout le déploiement de la vie palpitante, immense, voisine et si lointaine raconté dans des propos parfois cocasses, toujours justes et poétiques. Cette vision que partageaient les quatre amis autour de lui était une découverte une ouverture magnifique. Michel Volpeterre était un sage, rusé, un peu filou même, un homme ouvert et généreux, intraitable aussi envers les cons dont forcément Abraham se sentait faire partie, si aveugle et prétentieux, imperméable aux intuitions et à la justesse de sa pensée dont il avait fait preuve jusqu’ici.
Ce soir-là fut un délice et une douleur aussi en pensant à la manière dont il avait appréhendé son ancien petit camarade.
Christophe avait fait des Migas un plat andalous dont on dit qu’il est préparé chaque année au premier jour de pluie après les mois de chaleur infernale du Sud. Le génie des pauvres c’est la survie et en matière de cuisine on peut dire qu’ils n’en manquent pas.
Les Migas ce sont les miettes, le pain rassis celui que l’on peut mettre de côté petits bouts par petits bouts. Et le jour J avec des têtes d’ail et la charcuterie qui reste (surtout des bons bouts de lard coupés en cubes et revenus à l’huile d’olive) on fabrique cet assemblage fabuleux. Chaque famille ayant sa manière de faire, Christophe avait choisi de remplacer le pain par de la semoule moyenne, chorizo et boudin noir.
Manger un tel plat c’est une expérience métaphysique et mystique. Comment avec des ingrédients aussi peu luxueux voire vulgaires pour un palais bourgeois, se produit cette alchimie des transmutations dans les cuissons, le lien entre chaque denrée devient une prière de remerciement à la vie, au cochon céleste, à cette huile verte si puissante et complexe qui en une goutte rassemble les jours de vent, les pluie, le soleil de feu, la terre fraiche des matins d’hiver, l’humide précieux, la rosée. L’ail si tempétueux de nature devient ici, cuit longuement en chemise, une pommade, une caresse sur le malheur. Abraham ébloui de joie en découvrant ces Migas, véritable revanche de l’intelligence sur le destin.
Il est des rêves qui comptent pour la vie et des soirées d’amitié et de partage qui donnent l’espoir pour toujours de voir un jour l’humanité sortir de l’obscurantisme. Les grandes discussions qu’il aura avec Serratori tourneront souvent autour de ce thème : Une utopie humaniste décidée par le plus grand nombre sera-t-elle un jour possible ?

Flash-back sur une première fois.
En septembre 1978 c’est la première rentrée d’Abraham au lycée après avoir poussivement et laborieusement terminé sa troisième, fait deux quatrième, il quitte son village gardois pour l’internat au lycée technique Jean-Bart à Grenoble. Grande ville inconnue, pensionnat inconnu, région inconnue, lui qui n’a jamais voyagé se jette dans le grand bain. Angoisse.
Son père qui conduit peu et mal, permis de conduire obtenu sur le tard et dans la douleur, a bien voulu que ce soit le cousin qui se charge de la chose pour ce premier voyage. Arrivée en Isère par le Vercors et l’étroite route des grands Goulets : paysages dantesques et vertige garanti en frôlant le petit parapet. Spectaculaire parois, tunnels taillés brut dans la roche, travail titanesque fait au 19e siècle, à dos de mules et d’hommes…
Quelques heures plus tard la famille est repartie après l’installation au dortoir, petits casiers, cadenas, bagagerie, administratif et embrassades au portail. Abraham seul, il se dirige vers les pelouses rabougries où de petits groupes d’anciens internes se connaissant déjà sont agglutinés.
Il fait beau et dans cette lumière cuivrée, or vert et paille de fin d’après-midi le paysage est impressionnant au-dessus de la ville en face, suspendue en l’air se déroule l’immense chaine de Belledonne en cinémascope, montagnes sur lesquelles il reste quelques névés plus gris que blanc mais tout de même pour un gardois c’est une chose bien étrange cette neige en été.
Il déambule tranquille et repaire un groupe sans doute un peu plus hirsute que les autres d’où s’égraine quelques accords de guitare, forcément un aimant pour lui. Un grand frisé aux cheveux long avec des béquilles l’invite à venir les rejoindre, et le trio, de l’intégrer avec chaleur et enthousiasme. Abraham est sidéré par leurs accents pointus, leurs expressions différentes, ils sont deux garçons et une fille, jolie brune aux cheveux courts très lisses, à la peau blanche, visage un peu carré, nez légèrement busqué, yeux noisette. Le genre de beauté devant lequel s’interroger, se questionner. Depuis toujours un attrait vers l’énigme plutôt que la plastique fadasse imposée par la norme. Le gars aux béquilles c’est Stéphane, le deuxième larron gratteur de guitare se prénomme Ludovic, un lyonnais de la Croix Rousse et la fille vient de Clermont-Ferrand, elle est Agnès.
Les trois le taquinent gentiment sur son accent ensoleillé et lui proposent de visiter le bahut, comment refuser ? Mais ce qu’il ne sait pas c’est que Stéphane à un passe-partout illégal, bien sûr et que Ludo vient de rouler un joint pour quatre. Abraham plutôt que de passer pour un pétochard de fayot les suit tout en imaginant ces parents à peine rentrés, prévenu de l’exclusion définitive du lycée pour usage de stupéfiants, effraction et violation de locaux privés… Une entrée en matière retentissante mais une forme de bizutage pas si bête de la part de ces nouveaux amis, histoire de jauger la bête sans attendre.
Il avait choisi une formation professionnelle un peu par défaut, faute de mieux et surtout parce que la conseillère d’orientation qui n’y connaissait pas grand-chose l’avait exhorté à choisir cette voie.
« Les arts graphiques c’est pour vous ! Il y a du dessin, ça vous plaira vous verrez ! » Et zou ! un de plus de casé pensa t’elle si fort qu’il l’entendit… Il y avait bien du dessin, quatre heures par semaine avec un vieux prof raide comme la justice qui ne parlait que graphisme publicitaire – l’art au service du paquet de nouilles, lessives et autres produits à vendre. Et puis il y avait huit heures d’atelier aussi et ça pour Abraham ce fut plus difficile à kiffer, pour se projeter dans le métier, bleu de travail ou blouse grise, affiches pour la prévention du saturnisme, ateliers, machines offset, vieilles platines typo Heidelberg, belles mécaniques au cliquetis musical léger, souffle de la ligne des buses d’air pour séparer le papier des tirages feuille à feuille, une sorte belle locomotive statique et astiquée, sans le charbon juste ces bonnes odeurs d’encre d’imprimerie et de papier.
Les semaines suivantes il y eut un problème de taille pour les pensionnaires venant de loin comme lui car l’internat fermait totalement un weekend sur deux, un correspondant sur place était donc obligatoire. Le réseau parpaillot fut activé depuis Anduze et Abraham avec son prénom en trompe l’œil trouva refuge dans une famille richissime de la très haute bourgeoisie protestante à Corenc petit bourg discret sur les pentes du Saint-Eynard, il fut bien reçu, cadre magnifique, belle vaisselle, mets délicats et rideaux lourds, mais comment dire ? Aussi à l’aise dans cette famille qu’un Pygmée sous la Coupole. Il se fit la promesse de ne jamais y remettre les pieds. Quinze jours plus tard il trouva la nuitée la moins chère possible dans une auberge de jeunesse à Echirolles puis il fut accueilli de façon régulière chez Éric de Thonon les Bains, un demi pensionnaire ami de Ludo et Stéphane qui partageait un T3 avec Mourad, étudiant tunisien sur le campus, originaire de Sousse.
La piaule était sise dans un coin bien moins reluisant que Corenc, rue Pasteur à Saint-Martin-d’Hères, un appartement bohème où les idées, la musique, le vin et l’herbes circulaient sans entraves, une épiphanie des idées utopistes, généreuses des années 70. Un laboratoire de vie dans un petit immeuble habité par le sous prolétariat immigratoire italo-maghrébin peu enclin à partager leurs idées et mode de vie (surtout la musique), des relations de voisinage tendues, vol des enceintes acoustiques, pneu crevés de la Renault 6 d’Éric et certains samedi soir le gyrophare de l’estafette bleue pour tapage nocturne.
Depuis quelques temps Agnès était triste, ces parents avaient divorcé durant l’année et son chéri qui était en terminale imprimerie ici l’année d’avant, continuait ses études à Paris, BTS à l’école Estienne, l’ultime palier pour ces métiers. Abraham était souvent avec elle les mercredi après midi dans les jardins public, sur les quais de l’Isère, au quartier Saint-Laurent, elle avait besoin de parler, de parler beaucoup même, de son beau-père, de sa mère, de sa souffrance à elle. Lui il l’écoutait, il était une oreille, une présence bienveillante et surtout peu bavard, trainant avec elle son spleen tatoué au cœur. Un après midi dans le petit parc du muséum d’histoire naturelle, il s’était assis sur un banc de pierre et elle s’était allongée en travers sa tête posée sur sa cuisse comme un coussin. Ils ne parlaient plus. Il lui effleura la frange, les deux avaient les yeux clos. La ville bourdonnait alentour, quelque cris d’enfants joyeux sur les petits jeux à bascule du jardin, les chants d’oiseaux atténués de ouate. Quelques minutes d’éternités. Eux, comme deux morceaux de sucre dissous dans le café noir de la vie.
Un samedi matin où ni l’un ni l’autre n’avaient cours ils se retrouvèrent par hasard devant la gare, elle rentrait chez sa mère et lui avait la journée avant de passer la soirée chez Mourad et Éric. – « Ne part pas lui dit-il, reste avec moi ce weekend ». Il avait envie de sa présence, de vivre des instants de cœur battant, de la voir marcher à ses côtés, entendre sa voix, frôler sa main. Elle réfléchit un instant puis fila dans une cabine téléphonique de la gare et revint quelques minutes plus tard : « C’est bon je reste. Pas envie du tout d’aller à Clermont et Éric m’a dit ok pour rester chez eux ce weekend ». Abraham si peu à l’aise avec les filles, incapable de faire le premier pas. Quelques flirts léger avec Alexandra et Nathalie en 4e et c’était tout.
Ils passèrent l’après-midi dans la vieille ville, le quartier arabe, à boire du thé à la menthe et manger les gâteaux coulant de miel, sésame, feuilles de brique et halva à la pistache… Avant de filer à Saint-Martin-d’Hères ils achetèrent à la boucherie arabe Boudoudou de la viande haché top qualité et un paquet de spaghetti car Éric avait, entre autres quêtes mystiques et Graal à atteindre, les spaghetti bolognaises absolus. La préparation qui séparerait sa vie en deux, l’avant et l’après recette magique qui vous faisait entrer direct chez les grands initiés de la bolognaise. Recherche des associations, ajouts d’improbables ingrédients, herbes. Tomates : fraiches ou conserve ? Bouillon ou pas ? Carottes : à quelle section de coupe devenaient elles fondantes sans se dissoudre dans la sauce ? Temps de cuisson millimétré pour les oignons et la viande hachée, et sa marotte du moment : comment conserver les arômes de cuisson ? Faut dire que lui n’était pas en imprimerie mais en physique chimie et que sa vision de la matière était tout à fait différente de celle d’Abraham, on peut dire que c’était un rationnel tendance quantique, vaguement alchimiste.
Le repas du soir fut un délice, Mourad avait acheté de son côté du vin et des fromages italiens dans l’une de ces petites épiceries tenues par de vrais ritals faisant venir des produits introuvables ici de cette qualité et ce soir là il y eut un fromage de brebis sec au poivre, du pecorino pepato originaire de Sicile. Deux volumes de la Pléiade ne suffiraient pas à en décrire les sortilèges. Oh le beau voyage final avec cette merveille de goût !
Abraham ce « bédigas » naïf de naissance n’avait pas vu venir les arrangements qu’Agnès avait négociée lors de son coup de fil du matin. Éric et Mourad partageraient la même chambre tandis qu’eux auraient une chambre à eux… Et les voilà pour une nuit dans le même lit plutôt petit. Elle, bien sûr avec Marc son chéri à Paris elle connaissait bien la chose, elle avait dû la pratiquer des dizaines de fois alors que lui jamais, il se trouvait abasourdi par le cadeau quelle lui faisait. Et il n’y avait même pas pensé…
Elle allume la lampe de chevet sur la table de nuit se déshabille prestement et l’invite à la rejoindre. Il n’a pas de mot pour décrire ce qu’il voit là après en avoir tant rêvé, espéré, imaginé depuis quelques années maintenant, une fille au corps d’une beauté divine juste pour lui comme tombée du ciel.
Un fiasco ! il était si ému, maladroit ne sachant rien faire, la tête farci de bêtises entendues à l’internat, de récits d’ébats érotiques fabuleux, mythonnés, ou pas, par ces camarades, que son naturel poétique sa douceur, attendu, espérée par Agnès avaient laissé place à des gestes et mouvements idiots, pas les siens.
Au final comme un poisson rouge sauté hors du bocal : trois spasmes et plus rien. Un gâchis épouvantable. Entre eux plus rien comme avant. Une petite ironie mordante de la part d’Agnès pour la suite et des regrets éternels pour Abraham.

Mai 2007 chez Serratori

Son ami Richard explorateur de techniques relaxantes et stimulantes en tout genre l’a invité pour tester un nouveau module – c’est comme ça qu’il nomme la chose. Tu verras c’est clean, pas de chichon, et un voyage dans l’hyper conscience de l’univers. Présenté comme ça qui pourrait refuser ? Alors ça roule.
Le rendez-vous est pris un samedi après midi dans son chalet laboratoire où il travaille ses techniques, un lieu magnifique sur le plateau du Vercors.
Richard avait touché une jolie somme, l’héritage de son père veuf depuis dix ans, étant fils unique, il est tranquille pour ce qui est des soucis matériels et se consacre à son grand œuvre, libérer les hommes et construire une société équitable, soigner les esprits et les corps pour donner de l’envie, de l’allant, du plaisir à faire, à bâtir un avenir radieux. Abraham est admiratif, un brin septique sur le programme mais la détermination et la puissance de travail de son ami le sidère. Alors total respect camarade !
Richard : - « On va faire un trip avec la musique, juste un peu de relaxation - respirations au début et ensuite c’est total ascenseur pour le ciel du dedans… »
« Allez ! on y va. Tu es prêt Abraham mon frère ? » Oh que oui qu’il est prêt le frangin surtout en découvrant dans la pièce où ils entrent la dernière acquisition de Richard une chaine Hi-Fi comme il n’en a jamais vu et encore moins entendu. Et au milieu à la pointe de triangle entre les deux enceintes colossales, une table à roulette équipée d’un matelas avec petit rehausseur de tête bijou d’ergonomie. « En piste mon frère tu va bien voyager je le sens ».
Il y eu en effet trois minutes de respirations guidées pour enlever les tensions musculaires superficielles et quand Abraham fit un petit signe de tête la musique envahit la pièce sortant de partout en même temps, prodigieux ! Le disque était un album qu’Abraham avait en vinyle dès sa sortie en 79, l’un des disques qu’il avait le plus écouté et tenté de décortiquer. Là avec la magie de la reproduction holographique que restituait le matériel c’était une nouvelle expérience une émotion inimaginable à trente secondes du début il pleurait déjà d’une joie rarement éprouvée, une sensation de plénitude absolu et pourtant l’ambiance du morceau était plutôt triste avec des sons plaintifs de douces sirènes mi animales, mi célestes, rejointes par des nappes graves de sons semblants provenir des fondations de la maison, du plus profond de la terre l’air ambiant devenait épais comme de l’eau, sensation du corps qui se dilue dans le temps sculpté par la musique. Le titre Velvet Voyage d’une durée de plus de 28 minutes était un voyage initiatique, l’accompagnement d’un défunt vers les sphères lumineuses de la libération terrestre. La première partie était froide et les landes traversées franchement hostiles et flippantes avant qu’une basse synthétique surpuissante décoche des arpèges reliant toutes sortes de nappes tout aussi électroniques chorales, cloches, orgues, mélodies, des accords lancinants et lumineux. Cette pièce Klaus Schulze l’avait composé après le décès par overdose de son grand frère adoré. Et Abraham la considérait comme un des sommet de la musique électronique qu’il détestait que l’on nomme planante tant c’était pour lui une musique active, profonde et à écouter en pleine conscience. La séance terminée il fallait donner un avis sur les possibilités qu’une telle expérience pouvait avoir de positif pour les futurs « patients » de Richard.
Abraham : - « Je crois que là il ne peut y avoir d’écoute plus totale de la musique, au-delà de l’écoute même. J’ai senti la musique comme un rayonnement dans les os, les viscères, les entrailles, sûr que l’effet est d’une profondeur et efficacité incroyable, après reste le choix des musiques à faire pénétrer dans tes ouailles !
Ils passèrent la fin de l’après-midi et une grande partie de la nuit à établir une liste des musiques possibles pour le module prenant un « pied » fantastique à les redécouvrir restituées telles que les musiciens, interprètes et ingénieurs du son les avaient manigancées. Un de leur rare sujet d’hésitations fut le titre Yo mama de Zappa qu’ils adorait tous les deux. La question était la suivante : quelqu’un de non initié à l’univers du maître pouvait il apprécier ce monstrueux chorus de guitare qui fait l’essence du morceau ?
Zappa, dit Abraham c’est un peu le Picasso de la musique contemporaine, il construit, déconstruit aux limites de la dissonance utilise des rythmes enchevêtrés complexes, des sonorités rêches « gutturales » Il revisite l’histoire de la musique du classique au jazz, chanson populaire, pratique le collage et travaille en studio comme un orfèvre avec ces fameux over-dubs sur ses bandes de concerts enregistrés. En commun le vieil espagnol il garde tout, pioche dans ses archives pour faire du neuf avec l’existant, un travailleur insatiable d’une rigueur maniaque. Donc je me demande si on peut vraiment apprécier sans avoir la culture et la curiosité intellectuelle qu’il demande.
« Oui tout à fait d’accord répond Richard, mais si tu regardes la construction de ce morceau, tu peux tout à fait imaginer la trame narrative comme ceci par exemple : Les deux premières minutes sont une chansonnette gentillette, limite tartignolle… le sous-titre pourrait être l’enfance heureuse avec maman etc… D’un coup patatrac tout tombe à l’eau, s’écroule et surgit cette guitare énorme au son torturé, désespéré, au parcours erratique râpeux, imagine un gars torse nu qui se frotte à un mur au crépi bien saillant, heureusement arrivent la basse et batterie qui édifient soutiennent et poussent le chorus dans une sorte de Boléro sauvage qui monte en s’enroulant et pour finir en apothéose, les cuivres synthétiques enrobent le climax guitaristique jusqu’à la reprise de la chansonnette du début. Tout va bien on a rangé, trié, soigné les blessures anciennes, en bref de la musique qui fait du bien. Vision de psy répond Abraham mais c’est ça aussi, je valide !
La nuit fut courte et fraîche à cette altitude au mois de mai et dans la brume du jour naissant une vision depuis la baie vitrée sur la prairie : le jaillissement de trois chevreuils sortis de la lisière des temps, gracieux, primordiaux, entre le dernier rêve et le monde si lourd des activités humaines auquel il allait falloir s’user bien vite.
La vie à l’atelier de photocomposition était monotone il y avait certes quelques amis de grande valeur en plus d’Idriss comme Daniel le franc-tireur d’origine pied noir ou Michel le délégué CGT intraitable, intègre et amoureux de jazz, mais à part eux beaucoup de blablas de lieux communs. Vulgaires dans les manières comme dans les idées, la cohorte des morts vivants qui tisse la trame du monde tangible et le fait advenir comme seul et unique possible. Abraham en est certain, ce sont les couches de poussière accumulées sur les cœurs couplé à la puissante force de l’habitude qui rendent les gens désabusés, sans idéal à défendre ou à créer. Les Hommes s’inventent des grands mythes, récits, religions, théories scientifiques qui tiennent quelques temps parfois quelques siècles avant d’être balayés par d’autres dogmes tout aussi bancals et éphémères. Quand il pense aux quelques années de vie dont il dispose, Abraham se désespère de la grande résignation de l’espèce humaine, lui qui rêve de tout mettre cul par-dessus tête pour essayer autre chose, quand il s’enflamme, avec et pour, des idées neuves, de nouvelles règles du jeu, il ne trouve que des réponses toutes faites du genre : « C’est comme ça depuis toujours et ça ne changera jamais ». Roulement de tambour, fermez le ban.
Chez Éric le chimiste physicien quantique à la fin des années 70 il a découvert la possibilité d’une brèche dans le mur épais de la réalité, entre les lectures du Tao de la physique de Fritjof Capra, des extraits du pavé qu’est la retranscription du colloque de Cordoue, la saga de Castaneda sur la pratique de la sorcellerie au Mexique, le tout parfumé d’afghan et libanais. Lui qui aimerait tant avoir des réponses définitives sur les choses, les questions scientifiques, philosophiques, politiques ou métaphysiques il voit bien que tout est mouvant, souple, glissant comme une savonnette et que dans chaque « boutique » il y a du bon, du beau, du magnifique parfois même, chaque système aussi précis et délicat qu’une montre Suisse, mais au final un monde clos étanche à l’autre, aux autres et persuadé d’être le bon… Pas satisfaisant pour lui le rêveur d’universel.

Il se souvient de quelques soirs d’été, enfant, dans la campagne gardoise, ces instants où la nuit recouvrait de son calme trompeur la lumière crue du jour, la chaleur écrasante et l’agitation vaine des activités humaines. Passé le crépuscule orangé rose où quelques langues de bleu lavande mêlées de turquoise semblaient vouloir lutter encore un peu contre l’obscurité, la nuit n’était plus un mot mais une substance, une densité de l’air, autre, différente. Son calme relatif venait imposer ses bruits, cris et murmures, animaux inconnus, inquiétants dépourvus de noms forcément terrifiants, quelques heures brèves où tout allait se jouer dans un grand spectacle sans image, seulement fait de bruissements, drames sanglants, chasses, traques, dévoration, accouplements, naissances, tout un monde invisible, cachés, tapis au pied de la maison ouverte en quête de fraîcheur, avec juste des moustiquaires aux fenêtres. Le drap était bien fin pour le protéger de toutes ces menaces…
Dans le vieux mas multi centenaire il comptait tous ceux passés de vie à trépas dans leur lit, dans le lit même où il dormait, peut être qu’un ou deux étaient encore présents dans la chambre faisant craquer les poutres sous le pavé disjoint. Ici on ne meurt pas à l’hôpital mais chez soi. Les nuits entières à veiller les mourants dans l’hiver glacial ou la sueur des morts de l’été. Phrases à voix basse à la famille qui guette le jour, la nuit – « C’est pour bientôt, il ne mange plus, ne bois plus mais il s’accroche, le cœur est solide ». Dans la cour deux muriers du japon aux feuilles déjà sèches leur donnaient la parole en une langue inconnue, le vent n’y était pour rien c’était les morts qui parlaient racontant leurs vies de privations, de travail acharné, d’inquiétudes météorologiques pour les récoltes ou une brebis malade, les feuilles de la vigne toutes envahies de pucerons.
La nuit c’est le temps, de l’inquiétude et du repos, des mots, des voix des disparus, la rencontre éblouie avec des zones inconnues en soi, des images qui reviennent sans les avoir appelés.
Elles n’arrêtent jamais chez lui les images, elles affluent devant ses yeux clos et même grands ouverts elles se forment en arrière-plan, les souvenirs d’heures passées tard dans la nuit, allongé sur une vielle couverture dans un près derrière le mas, ce grand ciel indéfinissable en couleurs et insondable en profondeur. Un coin du plafond sans limites à la poursuite d’étoiles filantes si promptes à disparaitre à peine née, filament rougie d’une allumette frottée par un géant… Les histoires lues sur la taille de l’univers, les trous noirs, matière, antimatière, cette trainée laiteuse, voie lactée si bien nommée qui n’est qu’un tout petit lotissement où tournicote la Terre, crotte de mouche dans l’océan. Et nous tous là, vivants frères et sœurs de toutes races couleurs petits, grands ou gros laiderons ou beauté sublimes incapables de vivre quelques années ensemble, de faire de la vie une fête. Travailler juste pour le plaisir de pouvoir partager le pain, les mots, les fruits, les musiques, les peintures, soigner sa vigne, et son jardin pour inviter ses voisins. Abolir la propriété privée, écouter les conteurs et les griots du village d’à côté, prendre la vie à bras le corps et faire rire les malades, et les enfants différents, grosse tête, bonne tête, je suis avec toi et nous irons tremper nos pieds nus dans le ruisseau glacé, tu riras et je te les sècherai à genoux, devant toi en majesté.

Comme dans un vieux film muet sautillant, rayé, pas restauré : apparaissent en plan fixe, brouillées, puis de moins en moins floues les mains de son grand-père, l’image devient d’une netteté stupéfiante et les mains s’animent lentement. Il se dit qu’il aurait tant aimé en avoir un moulage pour en déchiffrer le code secret, en dérouler à l’envers toute la gamme des textures et matières touchées, frottées, frôlées, empoignées, le poids des pierres, les sacs de terre, le bois haché, l’herbe coupante, la luzerne fraîche et les manches d’outils jusqu’à la brûlure, les toisons animales de toutes espèces aimées, soignées et puis un jour son couteau preneur de vie. Si peu bavard qu’il était, nul besoin de mots, tout était écrit dans le cuir de ses mains, où depuis longtemps avaient disparues les lignes de vie, de chance, amour et autres frivolités, ne laissant que des tranchées, des sillons noirs de vie tatoué dans la chair. Un arbre coupé au sol, donnant témoignage de sa vie, dans les cernes de son bois.
Tout au bout des souvenirs, une musique lointaine comme un sanglot du temps passé mais sans douleur, juste une brise d’images et de parfums. La paille pour l’âne, douce odeur de son étable depuis le pallier, à l’étage au-dessus, Abraham enfant, assis à côté de la trappe d’où le foin lui était donné du ciel vers la mangeoire. Il observait la grosse tête au chanfrein doux, des yeux noir toujours maquillés à la perfection, une vieille tante lui avait dit que si on lui parlait tout doucement quand on avait du chagrin, il pleurait lui aussi, et c’était vrai car il les avait vu les traces de larmes au bord des yeux les plus intelligent du monde. Gencives roses, merveilleuse musique des brins d’or broyé par les grosses molaires brunes.

Les sardines en boite

Chez Daniel le fils de pied noir imprévisible, un soir après le travail ils ont la dalle, une faim de loup et rien à becter si ce n’est un bout de pain limite et une boite de sardine découverte comme un trésor dans le placard de la cuisine.
« T’aimes bien » ? lui lance Daniel, boite à la main et dos tourné toujours à fourrager dans les pots d’épices, sel, poivre et bouillon cubes en quête de mieux.
« Yes ça va le faire mon ami, te bile pas ». Si c’est pas Byzance ! ça… Des sardines à l’huile d’olive ! on va les déguster avec le respect qu’elles méritent. Deux minutes plus loin, trois sardines dans chaque assiette et un fond de Noilly Prat, unique boisson alcoolisée de toute la maison, partagé en deux verres.
Cérémonial inventé pour faire durer le plaisir du frugal repas tout en ayant l’illusion de manger à sa faim. On raconte un truc, une histoire, une phrase, un mot après chaque bouchée ou gorgée, annonce Daniel tout content de son idée. Dac, alors tu commences lui répond Abraham.
Il prend sa fourchette hésite un peu pour trouver où attaquer la bête, puis délicatement prélève un petit coin vers la tête.
Lente mastication, respiration exagérée et il lâche : Chalutier en bois aux filets bleus sur zone Cantabrico et ouest Cabrera. Bel effet poétique obtenu par son copain qu’il découvre comme lui grand amateur des noms des zones géographiques de la météo marine.
Abraham descend son visage vers l’assiette, inspire respire, ferme les yeux cherchant la traduction verbale de l’orage olfactif produit par les petits poissons luisants, prélève vers la queue et annonce de façon théâtrale : mer déchainée et traces d’hydrocarbure sur Dogger, Fisher et Cromarty…
« Au vin maintenant ! allez, trouve une formule » l’encourage Abraham. La beau jaune vert doré s’agite dans le verre tenu en l’air, puis après une longue station en bouche, Daniel radieux s’écrit : « Le soleil vert des herbes jaunes » !
Tu sais lui dit Daniel les sardines en boite c’est vieux, plus de deux siècles que ça existe, sur la façade Atlantique il y eu avait jusqu’à 234 conserveries dans les années cinquante et plus que quinze aujourd’hui. Une sacrée histoire de luttes sociales aussi et durement réprimées à Douarnenez Concarneau, Quiberon. Ce qui est marrant c’est qu’au début c’était un met réservé aux riches, grands bourgeois et têtes couronnées. Les petites boites étaient envoyées partout dans le monde, destinées aux palais les plus prestigieux. Et puis avec la surproduction, les accords commerciaux les sardines françaises étaient envoyées aux troupes en Crimée, aux Etats-Unis pendant la guerre de sécession. Avec la surpêche, elles arrivèrent de Méditerranée, Portugal, Maroc mais surgelées et n’avaient plus la même saveur. Les riches les laissèrent aux ouvriers, aux pauvres.
La conversation roula ensuite sur la différence de style de vie qu’ils avaient, comparée aux autres jeunes embauchés en même temps qu’eux il y a dix ans et qui aujourd’hui étaient presque tous mariés accédant à la propriété, des enfants, leurs vies sur des rails, certains déjà agents de traitrise ayant plaqué la Céget, trop de crédits sur les bras et puis pourquoi lutter, faire grève ou se plaindre, il faut grandir et être réaliste…
Eux ils en étaient encore à changer d’appartements aux grés des rencontres, des copines, parfois ils s’hébergeaient l’un l’autre selon les crises, les événements et gardaient cette impression de pouvoir partir libre de cette prison dorée à tout moment.

Brooklyn Rouge août 1988

Ce fut au mois de mai peut-être que Michel le délégué du syndicat, un soir à la machine à café, proposa à Abraham un plan un peu particulier…
« Salut mon pote, j’ai vu sur le panneau des congés que t’avais août toi aussi, je voulais te dire que si passer un mois à New York dans un appartement prêté t’intéresse, ben c’est l’occasion ou jamais ». « Euh oui, tu peux en dire plus » demande Abraham surpris.
« Voilà tu sais la copine pianiste avec qui je joue (il s’est mis au sax ténor depuis 5 ou 6 ans) connaît des amis là-bas qui veulent faire garder leurs deux chats en échange de l’appart gratos, eux se tirent en voyage cinq semaines et ils s’en tapent de savoir si c’est des français ou des chinois du moment que les chats sont chouchoutés, en clair, la caisse à changer régulièrement et de l’eau et des croquettes tous les jours, pas trop dur comme job à priori. Le soucis c’est que moi l’English j’le cause pas et que tout seul j’irai pas alors je me disais que toi et moi peut-être, vu qu’on s’est fait larguer dans l’année, libre comme l’air qu’on est ».
(Né à Paname, il avait tout du parler parigot des années soixante) et l’esprit vif comme Coltrane dans My Shining Hour. Abraham hésite un peu à l’idée de passer un mois avec le Soviet suprême dans l’antre du capitalisme. En plus, lui perso, il n’a jamais eu la fascination des « States » comme ils disent, plutôt même un rejet sévère. Même s’il sait bien que pour Michel c’est l’occasion rêvée de faire une cure de jazz à s’en faire péter les esgourdes. Alors après deux jours de réflexions, c’est tope là man, on y va !
Le billet d’avion c’était 2200 francs aller/retour, il suffirait de faire un petit croum à la banque pour la survie sur place et show must go on !
N’empêche les deux compères n’en mènent pas large au moment d’embarquer dans le gros Boeing à Roissy. L’idée de traverser l’océan dans un fer à repasser volant… c’est flippant un peu tout de même. Pas naturel ce gros machin volant, et puis là-bas, trente jours complets à se débrouiller en anglais, peut-être avait-il un peu exagéré dans sa maitrise de l’idiome l’Abraham.
Deux ploucs à Manhattan. Enfin J.F.K International Airport. Juste avant, encore en l’air il avait fallu remplir un questionnaire un peu ridicule du type : Avez-vous eu des activités en lien avec le régime nazi durant la seconde guerre mondiale ? Avez-vous des intentions terroristes en arrivant sur le sol américain ? On imagine bien les types concernés remplir consciencieusement le petit papier cochant les bonnes cases…
Le premier choc fut la chaleur moite ahurissante qui régnait à la sortie du terminal lorsqu’ils cherchèrent où prendre le train métro qui les emmènerait jusqu’au centre-ville. Le plan élaboré par les propriétaires des chats était le suivant : ils avaient rendez-vous dans un restaurant de la deuxième avenu à Manhattan, pour récupérer les clés de l’appart d’une amie à eux, passer la première nuit là-bas où ils trouveraient les clés de la maison des chats de Brooklyn pour le mois. Un jeu de piste, un test pour leur sagacité. Bien sûr le métro n’avait rien à voir avec le tranquille pépère pneumatique de Paris. Des trains tout en fer, en inox qu’on aurait dit, bien brillant sur des rails avec un système de trajets express ou local qui faisait sauter parfois une dizaine de stations d’un coup selon comment les gars s’étaient bien plantés en lisant les indications sur le beau plan géant du réseau. Le camarade Michel pragmatique et parisien dans l’âme ça lui a plut moyen d’entrée leur système foireux et bien vicieux, il commençait à pester grave avec un petit relent d’anti américanisme primaire. Déjà en achetant les tickets de métro qui était des jetons en métal bicolore vendus dans des petits sachets en plastique transparent, il s’était un peu moqué trouvant ça archaïque. Ils arrivèrent tout de même avant la fermeture du Stage Restaurant, petit établissement tenu par des polonais faisant de la cuisine slave sur la deuxième avenue. La copine du couple s’appelait Nanette et sa piaule proche du restaurant tout à fait miteuse, minuscule, sans la clim et très « arty » dirons-nous. Abraham bien sûr fut le premier à faire une grosse bourde. Une fois installés, douchés et déshydratés ils n’allaient pas passer la soirée sans faire un tour dans le quartier. Ils prirent quelques dollars en poche, un sac banane, très en vogue à l’époque, pour leurs papiers et se retrouvèrent sur le pallier, Abraham, sorti le dernier, porte claquée sans loquet et tant qu’à faire sans les clés restées dedans. Là il vit son pote sous un jour nouveau, à la fois incrédule et prêt à le dévorer tout cru. Bon une chance l’appart d’en face était occupée et après une longue négociation à travers la porte (on sentait la fille pas rassurée du tout pour ouvrir aux frenchies), elle entrouvrit avec la chainette de sécurité, leur passa le double des clés à Nanette et attendit leurs restitution. Ouf c’était pas gagné mais globalement Abraham a toujours eu le cul bordé de nouilles dans les coups du sort qu’il s’inflige tout seul le plus souvent. Michel tél un père sentencieux annonça : « Les clés c’est moi maintenant. Putain le flip que tu m’as fait faire » et c’est vrai que malgré la grosse chaleur un petit filet de sueur glacée glissa dans le dos d’Abraham. Une première journée bien chargée. Dehors en goguette ils partagèrent leurs ressentis. Déjà dans le métro durant leur très long voyage de l’après midi sur les rails, ils on bien vu que le pays où ils viennent de mettre les pieds n’a rien à voir avec les films et séries TV qu’ils reçoivent en Europe.
L’Afrique ils ont eu l’impression de débarquer dans une grande capitale africaine dès les premières stations traversées, de bonnes portion de la ligne étaient aériennes, un paysage de maisons basses écrasées de chaleur, population noire en grande majorité et un décors très particulier de rues mal entretenues, de poteaux téléphoniques en bois, de forêts de câbles en tous genres pendouillant entre les maisons.
Le mot qui revenait le plus dans leur bouche était : gros, partout, des gros obèses, enfants, femmes, hommes noirs, blancs, et hispaniques ils y avaient presque tous droit. Pas du tout les corps huilés et musclés des séries TV.
La première nuit dans cette ville mythique bouillonnante d’énergie, en forme de B.O. tellement entendue dans les films, sirène des flics et couinement des ambulances, les moteurs des climatiseurs partout sur les murs d’immeubles. Cette touffeur infernale à couler, transpirer sans bouger une oreille, et l’unique fenêtre du petit appartement donnant sur une cour intérieure poisseuse si étroite que l’on pouvait presque toucher le mur d’en face en étirant le bras. Parfums de poubelles marinant dans ce cloaque, un haut le cœur garanti. Ce fut le premier sommeil, les premiers rêves blotti dans la grosse pomme. Le lendemain ils quittèrent le quartier après avoir étudié la carte du métro dans la matinée. Les Subway trains sont identifiés par des lettres et pour eux, la ligne dont ils allaient user les banquettes était la ligne F. Cercle orange autour d’un beau F blanc, police Helvetica.
Arrivé devant un petit immeuble coquet en brique rouge un Brownstones tout ce qu’il y a de plus élégant et classique aux fenêtres étroites forme guillotine, le perron peint, le jardinet avec sa grille en fer forgée, dans une rue tranquille avec des arbres, pas du tout le Brooklyn voyou et coupe gorge dont on entendait parler dans les clips de rap. Les deux matous gentils très beaux affectueux un mâle coupé et une femelle stérilisée américains eux aussi, adaptés. Chica et Bruja qu’ils s’appelaient. Une bien chouette résidence d’été à une heure à peine en métro pour rejoindre Manhattan et sa folie électrique.
Les jours et les soirées s’enchainent en un tourbillon de musiques et d’images. Des visions extatiques dans le métro avec ces milliers de visages d’enfants, hommes femmes et vieillards les plus beaux du monde. Un livre des livres des récits premiers qui se superposaient, se télescopaient en s’imbriquant dans la mémoire du monde, pinacothèque vivante de toutes les faces, trognes, masques, grotesques un tableau animé sans limites dans lequel les paysans de Bruegel croisaient les beautés froides de Botticelli, un regard noir du Caravage assis face une Néfertiti habitante du Bronx, ou de Harlem. Une nouvelle Pangée, une abolition des continents. Et tout ça pour le prix d’un jeton de métal bicolore.
L’extase est dans la rame à toutes heure du jour et de la nuit car les trains ne s’arrêtent jamais. Il suffit de s’assoir sur un strapontin roulant et jouer à deviner de quel pays cette couleur de peau, d’où ces cheveux si beaux, sombres épais, parfumés, ces yeux bridés qui ont l’air centenaires, ces visages fatigués d’un rêve américain en train de se gâter. Réservoir de langues exotiques, théâtre permanent, c’est clair que la vie est ici foisonnante, stimulante.
Il y eu un jour, là-bas un micro évènement sans autres conséquence que donner un vertige profond autour des mots hasard et probabilités. Ce jour-là les deux amis avaient décidé de faire la visite des twin Towers, visite au 110e étage, vue à couper le souffle sur la ville les ponts suspendus l’estuaire de l’Hudson les installations portuaires, une ville entourée d’eau.
Soudain une main venue d’un passé proche vint caresser la moelle épinière d’Abraham. Au mois de mai de cette année-là il était allé voir une corrida à Alès, invité par son ami Christophe le magicien des Migas. A priori pas un spectacle pour Abraham le paisible. Quelle idée d’aller voir un animal majestueux mis à mort en public par un homme travesti, en collant rose avec une épée… C’est justement pour ça qu’il y était allé avec ses origines en partie ibériques, son enfance dans le Gard ce département très particulier dans lequel à Nîmes depuis plus de 2000 ans des sacrifices d’abord humain puis animal étaient pratiqués dans les arènes. Il avait eu envie de ne pas juger trop vite sans avoir éprouvé, ressenti. Il était assis à côté de son autre ami Daniel venu lui rendre visite. Le printemps était gris et il pleuvait doucement quand le premier toro surgit sur le sable mouillé dans un silence de cathédrale. Il n’oubliera jamais la légèreté du bruit des sabots, la beauté à couper le souffle de l’animal, les premières passes avec la cape rose et jaune. Après pour ce qui était de la suite… Quand ce fut terminé il ne sut dire s’il avait aimé ou pas, et d’ailleurs pouvait-on dire que l’on aima la mort, la vie, la lumière ou l’ombre. Il trouva bien que cela existe encore. En ces temps où tout était édulcoré, occulté laissant croire à un monde gentil, à une société gnangnan. Là pour le coup la mort était réelle le danger palpable dans cette tragédie ordonnée, où deux forces deux intelligences s’affrontaient dans une mise en scène au cordeau. Durant la corrida il remarqua juste devant lui, sur le gradin en dessous, deux jeunes hommes portant des chemises souleiado aux beaux motifs provençaux redevenus à la mode tout en étant encore confidentiel, bref de quoi se faire remarquer avec élégance. Aucun échange entre eux juste il avait remarqué leurs chemisettes.
Alors qu’ils bavassaient tous les deux, croutons assis sur leur banc à Manhattan occupés à critiquer beaucoup, aimer un peu et reluquer presque discrètement les belles plantes qui passaient devant eux, shorts en jean ultra courts effilochés, tissu tendu, usé par les regards qu’ils provoquaient, peaux bronzées et t-shirt moulant, Abraham reçu un coup au cœur terrible ! Là à dix mètres les deux chemises souleiado d’Alès. Il se lève d’un bond plantant Michel au milieu de sa phrase et s’avance vers eux. Euh pardon (c’est comme ça il faut toujours qu’il s’excuse Abraham) – « vous n’étiez pas à la corrida d’Alès ce printemps ? » les deux gars interloqués sûr d’être pisté par la CIA se regardent incrédules… J’étais assis juste derrière vous alors vous pensez quand j’ai revu vos chemises forcément, un choc ! Ils échangent quelques mots, ils sont de Montpellier, étudiants et rien de plus à se raconter. Tout de même en racontant l’histoire à Michel, il se demande si au cours de nos vies il n’arrive pas comme ça de croiser les mêmes gens, sans le savoir sauf à avoir un petit repère comme une chemise spéciale !
Rien de plus. Juste une agglomération de vingt millions d’habitants à 6200 kilomètres d’écart et trois mois passés et tu recroise deux inconnus…
Un autre jour c’est Michel qui étonne Abraham dans la rue. Ils sont vers Time Square, au carrefour du monde et tout à coup, il s’arrête et va littéralement se jeter dans les bras d’un grand noir la cinquantaine, rondouillard en lui déclamant avec les mots sincères et limités qu’il connait : I love you ! I love you ! Abraham comme deux ronds de flan, voit le grand black se fendre la pipe et lui rendre l’accolade. Michel revient peu à peu à lui et dans un sourire à la Bernadette Soubirous il répète hagard, trois ou quatre fois : c’est Arthur Blythe, c’est Arthur Blythe, OK mais c’est qui ce gars ?
Un jazzman, un génie tu verras, il passe au Village Vanguard dans deux jours. Et moi pour sûr j’y serai.
Alors ça ! quelle surprise ! Abraham n’est pas un grand connaisseur en jazz mais un amateur curieux et le nombre d’albums qu’il a eu entre les mains et les oreilles enregistrés live au Village Vanguard il avait imaginé tout autre chose que cette salle minuscule en sous-sol, à peine éclairée, une scène forcément petite des serveurs pas très sympathiques poussant à la consommation. Depuis 1935 sans interruption le Village avait programmé tout ce qui faisait l’Histoire du jazz, une institution un lieu qui respirait le swing, le blues, les folles envolées et la sueur d’artistes. Le meilleur d’eux même c’est souvent ici qu’ils l’avaient donné. Musique de rage, d’invention, hymne à la liberté absolu, le jazz ne pouvait que procurer des moments intenses de vie, des émotions violentes et parfois même pour Abraham des longues plages un peu casses couilles pour tout dire. Mais comme le disait Lester Bowie le jazz n’est pas un répertoire spécifique ni un exercice académique… mais une manière de vivre. Des notes de musique ils s’en envoyèrent un paquet, comme jamais plus ensuite pour Abraham, la musique était partout, concerts gratuits à Central Park, à Prospect Park, Brooklyn, avec un souvenir grandiose de Ray Barretto le boss du coin qui avait lâché les chevaux, et puis, et puis le Lincoln Center, au cœur de Manhattan, un lieu pour la dance, la musique classique, le jazz, les danseurs de Hip-Hop, breake dance en bref toutes les expressions vivantes, de l’amateur génial descendu de Harlem avec ses seaux de chantier empilés et disposés en batterie, deux baguettes et show incroyable de rythmes, sons énergie monstrueuse un génie de quinze ans dans la rue.
Dire que ce mois fut riche de tout est en dessous de la réalité. Un après-midi paisible sur le parvis du Lincoln les deux potos regardaient un solo de dance contemporaine sur « Ain’t it strange » de Patti Smith sur l’album Radio Ethiopia. La jeune performeuse contorsionnait son corps en mille mouvements impossibles à faire pour un humain, quand tout à coup Abraham senti un appel à se retourner, détourner le regard de la scène et là un uppercut à tomber de cul. Au bout du parvis : la fille en salopette bleue et cheveux roux, celle vue à Nîmes 15 ans plus tôt - « Tiens moi mon sac stp » demande-t-il à Michel, je reviens. Course folle vers la fille déjà disparue, mangée par la foule, emportée par le fleuve, comme dans la chanson de Piaf. Zut de merde c’est pas possible, il en chiale, elle était là bordel, il trépigne se frappe la poitrine. Raté, mais enfin qu’est-ce que ça veut dire ?
12 août 1988 : Une fois ils se prirent la tête un peu sérieusement au sujet de deux filles assises à côté d’eux dans un rad. Le père Michel commençait à avoir un trop plein d’hormones qui le rendait taquin. Allez va leur parler, tu vois pas qu’elles n’arrêtent pas de reluquer vers nous, trouve un truc, engage la conversation quoi.
Mais l’Abraham est têtu et ce jour là il n’avait pas du tout envie de faire le joli cœur, en plus il sentait, indéfinissable, un malaise monter en lui, un truc lourd de chez lourd, un tsunami de spleen qui allait lui tomber sur la courge sans avoir la moindre idée du pourquoi ni du comment. Ils rentrèrent donc à Brooklyn comme un vieux couple qui se fait la gueule. Arrivé à l’appart, sans comprendre mais avec certitude il sut qu’il devait repartir illico à pieds trainer dans les rue. La vague gigantesque était pile au-dessus de sa tête.
Il marche, vite, sans rien regarder les premières larmes sortent en hoquet il n’a jamais vécu un truc pareil, il sait que cela n’a rien à voir avec l’embrouille au bar, de Michel ou des filles. Il est désespéré, pas d’autres mots, il tourne en revu toutes les rencontres qu’il a pu faire de sa famille aux amis, aux filles tous des gens concrets bien réels mais, personne ne pourrait le consoler, il perd pied, il se noie, l’atmosphère en lui est devenue du plomb, de la glue. Il coule. Il à traversé toute la partie qui les sépare de l’Hudson en un temps record. Il est au bord du fleuve sur une espèce de ponton délabré très grand, vide. Juste un gros black assis qui à l’air d’avoir bien les boules lui aussi, il se font un petit signe, solidarité de poissard. Tout autour de lui c’est d’une beauté incroyable, la Skyline, les lumières, reflétées dans l’eau le grand pont de Brooklyn gothique, élégant mais rien n’y fait quelque chose se dérobe en lui il porte le deuil d’un inconnu. Quelqu’un le quitte et il n’a pas de visage. Ce n’est pas la fille aux cheveux rouge il le sait. La révélation, la solution il l’aura 23 ans plus tard en 2011 à la rétrospective Basquiat au musée d’art moderne de Paris. Dès l’entrée au tout début du parcours, les mêmes larmes jaillissantes comme un chagrin d’enfant et une visite possédée, à se faire enfermer en H.P. illico tant la transe fut puissante. J.M. Basquiat mort le 12 août 88 à New York. La boucle était bouclée.
Oui cette ville donne de l’énergie, oui cette ville est lumineuse de cultures, musées, tout ce dont peux rêver un homme curieux ouvert, mais c’est aussi un concentrée d’ignominies sociales, eux si prudes, si coincé avec la nudité, l’hypocrisie permanente, les bouteilles de bière qu’il faut cacher dans un sac en papier dans la rue. Le clochard noir qu’il fallait enjamber dans le métro tellement dépenaillé que sa bite sortait de ses haillons et ça en revanche ils s’en accommodaient tout à fait bien. Vision tout aussi choquante sortie de la cour des miracle : un cul de jatte comme on en voit dans les bandes dessinées avec la carriole à roulette et les fers à repasser qui arpentait les rames du métro ouvrant même de ses bras surdéveloppés les portes entre deux voiture en pleine vitesse véritable trompe la mort. Sans doute ce qu’il attendait en fait…